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Pourquoi tant d'attentats-suicides en Russie sont-ils commis par des femmes?

Joshua Keating, mis à jour le 21.01.2014 à 18 h 29

Le 4 mars 2013 à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

Le 4 mars 2013 à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

Les Jeux n'ont pas commencé que Sotchi connaît déjà un gros problème de sécurité, relève ABC. Les autorités russes sont à la recherche d'une femme, soupçonnée de préparer un attentat-suicide et qui pourrait être déjà à l'intérieur de la zone sécurisée fermée où se dérouleront les épreuves.

Des photos de la suspecte, une cheveux lâchés et l'autre couverte d'un foulard ont été diffusées et montrent une jeune femme de 22 ans originaire du Daghestan. Elle s'appellerait Ruzanna Ibragimova et serait la veuve d'un militant qui aurait été tué par la police l'an dernier au Daghestan.

Christopher Swift, un professeur de l'université de Georgetown qui a étudié les groupes militants dans le Caucase du Nord explique qu'«habituellement, dans le passé, quand on a été confronté à une femme kamikaze, il y a à chaque fois eu deux femmes qui étaient toutes les deux des kamikazes».

Les femmes kamikazes sont un phénomène qui n'est pas inconnu dans les conflits, de l'Israël et la Palestine au Sri Lanka, mais le rôle des «veuves noires», comme elles ont été désignées dans la presse, semble particulièrement important et de haut niveau dans l'interminable insurrection du Caucase du Nord.

Une femme kamikaze est soupçonnée d'avoir commis l'attentat du 29 décembre 2013 à la gare de Volgograd, comme celui d'un bus qui a tué cinq personnes dans la même ville en octobre. Des femmes kamikazes sont aussi soupçonnées d'avoir commis l'attentat du métro de Moscou qui a fait 38 morts en 2010 et d'avoir pris part aux deux pires attaques terroristes qu'a connu la Russie moderne: le siège du théâtre Nord-Ost en 2002 et l'attaque de l'école de Beslan en 2004.

La première attaque de veuve noire a eu lieu en 2000, quand Khava Baraeva «envoya un camion rempli d'explosif dans un bâtiment qui abritait les forces spéciales russes en Tchétchénie». En août 2013, la journaliste Anna Nemtsova écrivait dans le Daily Mail que «durant les douze dernières années, 46 femmes se sont tuées dans des attentats-suicides en Russie, commettant 26 attaques terroristes (certains attentats impliquaient plusieurs femmes). La plupart des kamikazes étaient originaires de Tchétchénie ou du Daghestan».

La plupart des études se penchant sur les femmes kamikazes tchétchènes ont montré qu'elles avaient tendance à avoir connu des traumatismes personnels sérieux et sont ensuite exposées au recrutement par des groupes militaires djihadistes. Comme le terme «veuve noire» le suggère, beaucoup ont perdu des proches durant les deux dernières décennies depuis que la guerre a éclaté en Tchétchénie.

Une étude de 2006 des psychologues Anne Speckhard et Khapta Akhmedova publiée par le Centre Jaffee d'Etudes Stratégiques à l'Université de Tel Aviv a mis en évidence que «tous les individus du panel ont connu de profonds traumatismes, et la preuve de symptômes de stress post-traumatique et de phénomènes dissociatifs en résultat direct de traumatismes personnels était présente dans tout l'échantillon. Le chemin vers le terrorisme commence presque toujours avec des individus qui à cause de leur état psychique traumatisé sont attirés par des groupes radicaux et se tournent vers l'idéologie djihadiste tout en se débattant avec des pertes assez extrêmes et violentes». Les auteurs notent qu'aucune femme n'«apparaissait être forcée, droguée ou autrement entraînée dans ces actes».

Anna Nemtsova développe certains des facteurs qui peuvent conduire ces femmes au terrorisme:

«Dans le Caucase, les sujets de l'amour et de la frustration sexuelle sont tabous, trop honteux pour en discuter, même avec des amies proches. Les femmes sont supposées loyalement museler leurs désirs et garder leurs frustrations secrètes. Une activiste des droits de l'homme, Kheda Saratova, a interviewé ces femmes dans l'objectif d'explorer le traumatisme intime qui pousse une femme musulmane à rejoindre le mouvement militant radical. “Elles ne parlent que des problème de routine de la maison, jamais des problèmes relationnels ou de leur vie sexuelle –elles ont peur d'une humiliation publique”, dit-elle. Pour les femmes dont les maris sont en prison, disparus ou morts, et qui sont ostracisées par leur société, aucun exutoire n'existe pour exprimer leur peine.»

Malheureusement, comme le remarque Anna Nemtsova, l'importante couverture donnée aux veuves noires conduit à un ostracisme encore plus grand et même à des abus officiels sur les épouses de militants tués, contribuant davantage à ces facteurs.

Joshua Keating

Traduit et adapté par Alice Bru

Joshua Keating
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Journaliste
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