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YouTube, le meilleur site pour arracher une dent

Paul Lukas, mis à jour le 09.02.2017 à 11 h 28

La vidéo d'arrachage de dent de lait avec une ficelle et une porte qui claque est un genre à part entière sur la plateforme. Qui a aussi ses sous-genres.

Capture d'écran de la vidéo d'«arrachage par 4x4»

Capture d'écran de la vidéo d'«arrachage par 4x4»

Il y a de nombreuses manières de perdre une dent –un coup de poing dans la bouche, un gadin tête la première sur le trottoir, une carrière dans le hockey sur glace. Mais s’il y a une méthode particulièrement symbolique, c’est celle qui consiste à attacher une ficelle à la dent, à fixer l’autre extrémité de la ficelle à une poignée de porte, et à claquer la porte.

Je ne me rappelle pas de la première fois où j’ai vu cette méthode mise en pratique, mais c’était en tous cas dans le cadre d’une comédie –peut-être dans un vieux dessin animé de la Warner Bros ou dans ce sketch des Trois Stooges. C’est peut-être ce qui explique que j’aie toujours trouvé la méthode de la poignée de porte absurde et bouffonne, à moins qu’elle n’ait été intégrée à des comédies justement parce qu’elle l’était. Quoi qu’il en soit, il ne m’est jamais venu à l’esprit que des gens normaux puissent utiliser des ficelles et des poignées de porte pour s’arracher les dents, et surtout pas au XXIe siècle.

Et pourtant, en me baladant sur YouTube il y a peu, j’ai cliqué sur un lien de «vidéo recommandée» et je me suis retrouvé devant un moment initiatique où une poignée de porte jouait un grand rôle dans la vie d’une certaine petite Caitlin:

Comme je n’ai pas tardé à le découvrir, des centaines de vidéos de ce genre se promènent sur YouTube –c’est un genre en soi. Toutes ne sont pas aussi simples et directes que celle de Caitlin (et peu ont des personnages secondaires aussi talentueux que son petit frère qui propose de dégommer sa dent avec un flingue à air comprimé), mais la plupart suivent le même schéma de base, qui comprend généralement un parent ou une autre figure d’autorité assurant la présentation de l’événement; un petit enfant pourvu d’une dent de lait branlante et souvent tripotée de façon insupportable au début de la vidéo; le aïe! bref, un peu étouffé de l’enfant une ou deux secondes après l’extraction et enfin la recherche, généralement couronnée de succès, de la dent ainsi libérée. La plupart des vidéos contiennent une séquence post-arrachage du sourire édenté de l’enfant et un gros plan triomphant de la dent extraite, bien que le vidéaste de Caitlin –de toute évidence un minimaliste– ait quant à lui choisi de ne pas inclure ces éléments.

Les vidéos d’arrachage de dents durent souvent une minute ou deux, mais elles exercent une étonnante fascination, principalement à cause de la tension que l’on y perçoit. Caitlin participe volontiers et avec le sourire à la vidéo, mais l’angoisse des enfants d’autres petits films est souvent palpable. Parfois les parents sont eux aussi nerveux, quoique le plus souvent ils encouragent les enfants. Il n’est pas rare d’entendre un parent dire joyeusement un truc dans le genre:

«C’est ce que mes parents ont fait pour moi quand j’étais petit, et je ne voulais pas que mon enfant passe à côté d’une telle expérience!»

Pendant ce temps, l’enfant se tient là, une ficelle attachée à la dent et l’air pas content du tout, dépouillé de toute dignité et de tout moyen d’action (ce qui, quand on y pense, ressemble fort à ce que nombre d’entre nous ressentons dans le fauteuil du dentiste). L’association des deux est bizarrement fascinante. Et si l’on finit souvent par regarder à travers ses doigts, la fin est presque toujours heureuse, ce qui permet de cliquer facilement sur la vidéo suivante où la tension remonte en flèche et où tout le processus recommence à zéro.

Certaines vidéos sont dignes de SportsCenter (émission très célèbre et très regardée diffusée sur ESPN, NDLE). Parfois, on voit un plan parfait de la dent jaillissant de la bouche de l’enfant. Ici, le vidéaste a pensé à rediffuser au ralenti ce moment-clé:

Et si tout va trop vite pour que vous puissiez voir la dent qui saute, il y a quelque chose de très gratifiant à entendre le tintement de la quenotte qui heurte le sol (ce qui prouve que les vidéos de poignées de porte ne devraient jamais être réalisées dans des pièces moquettées):

Comme vous pouvez le voir, cette dernière vidéo se distingue un peu des précédents exemples car l’extraction y est exécutée par le biais d’une porte de réfrigérateur. Ce qui marque le début d’un sous-genre. Portes de placard, de camping-cars, portes de garage même –il n’y a apparemment aucun type de porte qui ne puisse être reconverti en ustensile dentaire:

Ces vidéos soulèvent une question évidente: pourquoi les parents ne tirent-ils pas eux-mêmes sur la ficelle, plutôt que de l’attacher à une porte? A mon avis, la réponse est double. Tout d’abord, arracher une dent directement de la bouche de votre enfant paraît un peu cruel. La porte joue le rôle de tampon détournant la responsabilité:

«Ce n’est pas moi qui te fais ça; c’est la porte!»

En outre, il y a quelque chose évoquant plaisamment Rube Goldberg dans cette méthode. Vous ne vous contentez pas d’ôter une dent, vous fabriquez une machine. A-t-on souvent dans la vie l’occasion de faire ça? On peut entendre la satisfaction que les gens en tirent lorsqu’ils claquent la porte et s’exclament «Ça a marché!», clairement ravis qu’une méthode si analogique puisse encore donner le résultat escompté dans notre monde où la numérisation gagne du terrain.

* * *

A ce stade, une certaine inquiétude vous gagne sûrement. «Certes, la dentisterie des poignées de porte est assez amusante», vous dites-vous, «mais question sécurité»? Bonne question. Au minimum, le processus semble un tantinet insalubre, non? Peut-être devrions-nous consulter un expert –le Dr John Rubinstein par exemple, éminent dentiste new-yorkais qui se trouve s’occuper de mes dents depuis 1988 sans jamais avoir eu recours à la moindre porte ni à la moindre ficelle.

Je me disais que le Dr Rubinstein rejetterait la méthode de la poignée de porte par réflexe, par pure tradition professionnelle. Tout détenteur d’un diplôme de dentiste doit à coup sûr être obligé par une sorte de code professionnel de dire: «N’essayez pas ça chez vous», non? J’ai donc été très surpris par son attitude étonnamment laxiste vis-à-vis de la méthode.

«Si la dent bouge et que ça ennuie l’enfant, on peut tout à fait l’enlever comme ça. Evidemment, il y a l’argument “quelqu’un pourrait se faire mal” ou “une infection est toujours possible” mais les risques sont infimes

Alors voilà, vous avez la bénédiction officielle d’un professionnel. Et ce n’est peut-être pas si surprenant après tout, car la dentisterie, les ficelles et les portes remontent toutes à des milliers d’années, ce qui signifie que les tout premiers dentistes ont peut-être employé, voire lancé eux-mêmes la méthode de la porte. Nous ne saurons jamais qui a été le Patient Zéro de la poignée de porte, mais il y a fort à parier qu’il a vécu il y a très, très très longtemps.

Mais ça, c’était avant. Pourquoi nous restreindre aux poignées de portes alors que la société moderne nous offre tant d’autres objets mobiles ou amovibles auxquels attacher notre ficelle? Cette question est apparemment venue à l’esprit de centaines d’entreprenants utilisateurs de YouTube qui ont imaginé et immortalisé une série quasiment infinie de méthodes d’arrachage de dents à base de ficelle à faire pâlir d’envie une poignée de porte. Et s’il est facile de reléguer certaines de ces vidéos dans la catégorie cascades dignes des chutes de Jackass, je préfère les considérer comme les signes édifiants de l'inlassable ingéniosité américaine.

Les méthodes hors-portes peuvent être divisées en quatre principales catégories, chacune caractérisée par les types d’objets utilisés pour arracher la dent:

1. Les trucs qui roulent

A peu près tout ce qui roule peut être exploité pour extraire une dent.

C’est une catégorie assez vaste; nous irons des plus petits aux plus grands, en commençant par un train électrique:

Ensuite vient le skateboard:

Et puis un tout-terrain télécommandé:

La force des mollets fonctionne aussi, comme on peut le constater avec ce tricycle:

Le recours à un véhicule motorisé semble un peu exagéré, ce qui n’a pas empêché des gens d’utiliser une voiturette de golf:

Ou une Harley:

Parfois, il faut carrément une vraie voiture pour y arriver:

Enfin, concluons cette catégorie en l’emmenant jusqu’à sa logique extrême –un pick-up Ford 4x4:

2. Ballons et autres objets sportifs

Si vous pouvez le lancer, le faire rebondir ou lui taper dessus, il y a des chances que quelqu’un l’ait déjà attaché à une dent. Commençons par le hobby national américain, le baseball (le petit garçon en tenue complète est une gentille attention):

On peut aussi utiliser un ballon de foot américain:

Ou un ballon de basket:

Ou un ballon de foot:

Ou une balle de tennis:

Ou encore une balle de golf:

Pas de balle au hockey, mais aucune inquiétude –un palet fonctionne tout aussi bien:

3. Des trucs qui volent

Les humains ont toujours été fascinés par le vol –et d’autant plus, semble-t-il, lorsque l’objet volant en question est relié à une dent.

Premier sur les rangs, un avion en papier:

Nous avons ensuite un petit avion en plastique:

Une fléchette de Nerf fait très bien l’affaire:

Tout comme un arc et une flèche:

Et, évidemment, l’inévitable fusée miniature:

4. Les trucs vivants

Des chiens de traîneau aux mules de trait, les animaux sont utilisés de longue date pour fournir la force nécessaire à certaines tâches –auxquelles nous pouvons désormais ajouter l’arrachage de dent.

Commençons par le meilleur ami de l’homme, le chien de la maison:

Les chats sont notoirement peu enclins à donner un coup de main, mais en voici un qui a réussi à s’en sortir à peu près au bon moment:

Et pourquoi pas un lapin pendant qu’on y est?

Mais pourquoi mettre un animal de compagnie à contribution quand une sœur peut tout à fait faire l’affaire:

Il y en a d’autres, mais vous avez compris l’idée générale. Quelle que soit notre opinion sur toutes ces méthodes, il ne fait aucun doute qu’elles ont rendu la vie de la petite souris bien plus intéressante.

Ce qu’il y a de drôle, c’est qu’elles sont toutes parfaitement inutiles. «Rien de tout cela n’est nécessaire, car la dent de lait va tomber toute seule» explique mon dentiste, le Dr Rubinstein. «Mais souvent, ça fait simplement du bien aux parents

Paul Lukas

Traduit par Bérengère Viennot

Paul Lukas
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