Boire & mangerLife

Pourquoi l'alcool que vous buvez peut indiquer vos opinions politiques

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 03.01.2014 à 17 h 10

Les électeurs de gauche préfèrent la vodka, ceux de droite le whisky. Mais c'est plus compliqué que ça, bien sûr.

Remains of an Evening / Brandon Atkinson via Flickr CC Licence By

Remains of an Evening / Brandon Atkinson via Flickr CC Licence By

Le National Media Research, Planning and Placement, qui se présente comme une agence de communication républicaine, a publié une étude sur les marques d’alcools forts et de vins préférées des électeurs de gauche et de droite (démocrates et républicains) aux Etats-Unis.

Le Washington Post écrit ainsi que les buveurs démocrates préfèrent les alcools clairs et en particulier les vodkas de marque Absolut et Grey Goose, alors que les Républicains sont plutôt amateurs de liqueurs brunes, Jim Beam, Canadian Club et Crown Royal en tête.

CNN nous apprend que les données sont issues de 50.000 réponses recueillies auprès des électeurs en 2012 et 2013.

via The Washington Post - Cliquez sur l'image pour l'agrandir

On ne peut pas ne pas penser à l’analogie avec le célèbre diagramme issu de La Distinction, enquête de Pierre Bourdieu qui analyse les goûts, les styles de vie et les pratiques culturelles des Français dans les années 1970 en fonction de leur place dans la société.

 Source: La Distinction: critique sociale du jugement, Pierre Bourdieu. Via SociologieS

Le même diagramme simplifié - Nicolas Lardot - Source: Wikimedia Commons. Cliquez sur l'image pour l'agrandir

En effet sur ce diagramme qui positionne les groupes sociaux en fonction de leur capital culturel (niveau d’études) et de leur capital économique, certains alcools sont associés à certains groupes. Le Pernod est ainsi l’alcool des petits indépendants (commerçants, artisans, agriculteurs) qui votent plutôt à droite et le vin rouge ordinaire est positionné tout en bas de l’échelle sociale, sans être associé à un vote. En revanche la bière, qui se «hisse» au niveau des employés, apparaît clairement de gauche.

En haut de la structure sociale, la grande bourgeoisie traditionnelle votant à droite (patrons de commerce et d’industrie) aime le champagne alors que les professions libérales et cadres supérieurs qui incarnent une droite plus moderne préfèrent le whisky...

L'intérêt de La Distinction consistait à montrer que les goûts individuels ne le sont pas autant qu'on le pensait, et traduisent plutôt une position dans l'espace social. La pratique du piano plutôt que de la guitare, l'équitation ou la marche à pied, l'amour de la musique de chambre ou du rock, toutes ces préférences révèlent aussi notre rapport au monde, lui-même dépendant de l'endroit d'où nous le percevons.

L'étude relayée par le Washington Post ne concerne ni la même époque ni le même pays. Les connotations associées à tout ce qui est d'origine française –vins et champagnes– y sont bien sûr très différentes. Par exemple, le champagne devient ici une boisson de Démocrates.

Certaines associations entre alcool et vote semblent évidentes. Le marketing des whiskies valorise la fabrication ancienne et traditionnelle d'un terroir, à rebour des vodkas qui sont des boissons à l'image jeune, branchée et décalée –comme en témoignent les séries de publicité de la marque Absolut... On s'amusera de la position du Courvoisier (côté démocrate), qui bien que boisson brune donc a priori républicaine, est le cognac préféré des noirs américains.

Si la vodka «est» de gauche, c'est peut-être aussi parce qu'elle est avant tout une boisson de jeunes. Cela est confirmé par la corrélation entre la faible participation aux votes et le fait d'aimer les alcools comme la tequila (qu'on imagine ingurgitée en shots et en grandes quantités) la Smirnoff mélangée ou le Jägermeister...

Mais plus encore que la distinction entre alcools forts, c’est l’analyse des préférences en matière de vins qui révèlerait le plus sûrement les tendances politiques des citoyens. Sur les 15 alcools qui «prédisent» le plus sûrement le vote américain, 14 sont des domaines viticoles. On peut supposer que si les vins sont les plus signifiants dans l'étude, c'est parce qu'ils sont bus par des adultes et qu'ils reflètent donc des positions politiques mûries et plus affirmées.

Le «storytelling» déployé par les vins très marqués politiquement nous donne là encore quelques pistes pour comprendre ces analogies. Exemples: Robert Mondavi, le Californien d'origine italienne qui produit le vin préféré des Républicains qui participent le plus aux élections, est un personnage central et controversé du documentaire Mondovino, qui critique la mondialisation de l'activité viticole, film que Slate.com décrivait comme «le Fahrenheit 9/11 du monde du vin».

A l'inverse, Smoking Loon, le domaine le plus plébiscité par ceux qui sont à la fois très démocrates et très assidus lors des scrutins, se présente ainsi:

«Les vins Smoking Loon sont fabriqués à partir d'un précepte très simple: le bon vin n'a pas besoin de se prendre au sérieux [...] Smoking Loon incorpore l'esprit indépendant et bohème de notre Californie, proposant des vins de qualité et de valeur distinctives sans prétention».

La distinction, toujours...

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte