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A partir de quel âge les bébés ont-ils conscience qu’une punition est juste?

Paul Bloom, mis à jour le 29.01.2014 à 7 h 37

La notion de bien et de mal implique bien sûr de récompenser le gentil. Mais aussi de punir le méchant.

Bottle III / nerissa's ring License by

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L'humoriste Louis CK a un sketch dans lequel il parle du concept d’équité selon sa fille. Il commence en disant:

«L’autre jour, un des jouets de ma fille de 5 ans s’est cassé, et elle a exigé que je casse le jouet de sa sœur pour que ce soit juste

Certes cela aurait rétabli l’égalité entre les sœurs, mais c’est le côté dérangeant de cette histoire qui la rendait drôle:

«Alors je l’ai fait. J’avais envie de pleurer. Et je l’ai regardée. Elle affichait un sourire à donner la chair de poule

Il y a des intuitions plus simples autour de l’équité. Imaginez que vous ayez deux jouets et deux enfants, et que vous donniez les deux jouets au même enfant. Si l’autre est assez grand pour parler, il va protester. Il dira peut-être «c’est pas juste!» et il aura raison. Une répartition égale maximiserait le bonheur global des enfants –donnez un jouet à chaque enfant, ils seront tous les deux contents; donnez tout à l’un d’entre eux, celui qui n’a rien sera malheureux et sa tristesse dépassera le plaisir de l’enfant qui a eu les deux jouets. Mais surtout, c’est tout simplement mal de faire preuve d’iniquité quand on n’y est pas obligé.

Mais l’équité ne se limite pas à décider de la meilleure manière de dispenser le positif. Il faut aussi décider comment distribuer le négatif.

La vengeance –cette forme personnelle de châtiment dirigée contre ceux qui nous ont fait du tort, à nous, notre famille ou nos amis– obéit à certaines caractéristiques distinctes. Voici comment Adam Smith décrit ce que nous ressentirions à l’égard d’un homme qui aurait tué une personne que nous aimons:

«Le ressentiment nous pousserait à désirer non seulement qu’il soit puni, mais qu’il soit puni de nos mains, et pour le préjudice particulier qu’il nous a infligé. Le ressentiment ne peut être complètement assouvi à moins que l’offenseur non seulement ne soit amené à souffrir à son tour, mais qu’il souffre du préjudice même qu’il nous a infligé

Iñigo Montoya, le personnage de Princess Bride qui cherche à venger la mort de son père, illustre exactement ce sentiment. Montoya confie son plan à l’homme en noir: il s’approchera du meurtrier et lui dira:

«Bonjour. Je m’appelle Iñigo Montoya. Vous avez tué mon père. Préparez-vous à mourir!»

Le meurtrier doit savoir précisément pourquoi et par qui il est puni. Alors, et seulement alors, Montoya pourra le tuer (et quand il le fait, c’est profondément gratifiant).

Dans nos sociétés occidentales modernes, la vengeance personnelle joue un rôle moins prédominant que dans les cultures où prévaut ce que l’on qualifie de code d’honneur –chez les Bédouins, dans les sous-cultures criminelles comme la mafia et dans la culture des cow-boys de l’Ouest américain par exemple. Les individus qui vivent dans ce genre de culture ne peuvent s’appuyer sur une autorité extérieure pour rendre la justice, il incombe donc à chacun de se défendre et de défendre ceux qui comptent pour lui. Il importe d’entretenir une réputation de violence dans ces sociétés; c’est elle qui dissuade les autres de vous attaquer ou de vous maltraiter. En accord avec cette théorie, les psychologues découvrent que les individus de ce genre de sociétés ont tendance à désapprouver les actes irrespectueux et à pardonner les actes de vengeance.

Pour le psychologue Steven Pinker, l’une des raisons de la diminution de la violence au cours de l’histoire est le déclin de ce genre de cultures. Nous avons réussi, dans de nombreuses régions du monde, à maîtriser notre soif de vengeance personnelle. Celle-ci a été largement remplacée par une sanction par un tiers, appliquée par le gouvernement.

Lorsqu’il y a quelques mois, quelqu’un a cassé la vitre de ma voiture et a pris mes affaires, j’ai eu un coup de sang, mais il faut admettre que le problème a trouvé une résolution plus heureuse grâce à un dépôt de plainte et à une compagnie d’assurance serviable. Si Iñigo Montoya était là aujourd’hui, il n’aurait pas besoin de prendre le château d’assaut pour livrer le meurtrier de son père à la justice; la police le ferait pour lui, et un nombre conséquent de vies seraient épargnées.

Rien de plus terrible qu'un enfant de 2 ans

La majorité des enfants en bas âge ne vivent pas dans une culture où prévaut un code d’honneur. En général, il y a un Léviathan dans le coin pour résoudre les conflits et punir les malfaiteurs –un parent, un baby-sitter ou un enseignant. Les choses changent en revanche plus tard dans l’enfance, lorsqu’ils se retrouvent dans des sociétés où rapporter est mal vu et où l’on attend d’eux qu’ils livrent seuls leurs propres batailles. Beaucoup de collèges et de lycées ont des ambiances de Far West. Mais à 2 ans, on a le droit de pleurer, de partir en courant ou d’aller voir un adulte quand on s’est fait taper; on est pas censé se faire justice soi-même.

Cela ne signifie pas que les enfants ne soient pas coupables de pensées revanchardes. On peut quand même difficilement les taxer de pacifisme. Les tout-petits sont très agressifs; d’ailleurs, quand on mesure la proportion de violence physique dans le cours d’une vie, on constate que la courbe culmine vers 2 ans. Les familles survivent à ce que l’on appelle en anglais les «Terrible Twos», l’étape atroce des 2 ans, uniquement parce que les bambins ne sont pas assez costauds pour tuer de leurs propres mains et qu’ils ne sont pas capables de se servir d’une arme mortelle. Un enfant de 2 ans doté des capacités physiques d’un adulte serait un être absolument terrifiant.

 

Les pulsions moralisantes des enfants se traduisent parfois par la violence, mais s’expriment également de façon plus subtile. Les enfants caftent. Quand ils sont témoins d’une mauvaise action, ils ont tendance à s’en plaindre à un représentant de l’autorité, sans qu’on ait besoin de beaucoup les y encourager.

Lors d’une étude, on a enseigné à des enfants de 2 ans et 3 ans un nouveau jeu avec une marionnette. Or, quand celle-ci commençait à enfreindre les règles, les enfants s’en plaignaient spontanément aux adultes. Dans des études sur des fratries entre 2 ans et 6 ans, les chercheurs ont découvert que la plupart de ce que les enfants disaient à leurs parents sur leurs frères et sœurs relevait du cafardage. Et en général, ils disaient la vérité. Ils bavaient sur leurs frangins, mais ils n’inventaient rien.

L'amour du cafardage

Le plaisir de rapporter ne se limite pas aux frères et sœurs. Les psychologues Gordon Ingram et Jesse Bering ont étudié les cafardages des élèves d’une école du centre de Belfast, en Irlande, et voici leur conclusion:

«La grande majorité de ce que disaient les enfants sur le comportement de leurs pairs prenait la forme de descriptions de violations des normes

Ils ont remarqué que les enfants parlaient très rarement à leurs professeurs d’une bonne action réalisée par un autre enfant. Et comme dans l’étude sur les fratries, la plupart du temps, ce que disaient les enfants de leurs camarades était vrai. Ceux qui mentaient n’étaient pas les rapporteurs mais ceux qui étaient l’objet du cafardage et qui niaient souvent avoir fait la bêtise. Et ils ne caftaient pas pour des broutilles: une étude révèle que des enfants de 3 ans vont rapporter lorsque quelqu’un détruit un dessin fait par un autre, mais pas s’il détruit un dessin dont personne ne se soucie.

Une partie de la satisfaction que l’enfant retire à rapporter s’explique sûrement par le fait qu’il se montre aux adultes comme un agent moral, un être responsable sachant faire la différence entre le bien et le mal. Mais je parie que les enfants rapporteraient même s’ils ne pouvaient le faire que de manière anonyme. Ils le feraient uniquement pour que justice soit faite. L’amour du cafardage révèle une soif de revanche, un plaisir à voir les malfaiteurs (tout particulièrement ceux qui ont fait du mal à l’enfant ou à un de ses amis) être puni. Rapporter est une manière de se débarrasser des coûts potentiels de la vengeance.

Difficile de savoir si les bébés ont eux aussi soif de justice.

Voici l’expérience que j’aimerais mener pour le savoir: il faudrait montrer à un bébé deux personnages, un méchant et un gentil, en utilisant nos méthodes habituelles (par exemple un personnage aide quelqu’un à gravir une colline, et l’autre se met en travers du chemin). Puis il faudrait placer le méchant et le gentil l’un après l’autre seul sur une estrade, en face du bébé. À côté de la main du bébé il y aurait un gros bouton rouge, qu’on lui aurait gentiment appris à manipuler. Quand on appuierait sur le bouton, le personnage ferait comme s’il avait reçu un choc électrique –il se mettrait à crier et à se tordre de douleur. Comment les bébés réagiraient-ils à cela? Est-ce qu’ils retireraient leur main quand le gentil se mettrait à crier? Est-ce qu’ils continueraient à appuyer pour le méchant? Et si le bouton est dur –est-ce que les bébés appuieraient dessus de toutes leurs forces, leur petit visage cramoisi par l’effort, pour mettre en œuvre un juste châtiment?

Je doute fort que nous conduisions jamais cette étude. Mes collègues, qui sont plus tatillons que moi, ont des cas de conscience. Mais nous en avons déjà dirigé d’autres qui donnent des indices sur les motivations punitives des bébés. Dans une étude réalisée avec Kiley Hamlin, Karen Wynn et Neha Mahajan, nous avons imaginé une variante de l’expérience gentil/méchant décrite plus haut.

A qui donnes-tu un bonbon?

Dans un des scénarios, une marionnette lutte pour ouvrir une boîte, une autre l’aide à soulever le couvercle et une troisième le referme violemment. Dans l’autre, une marionnette fait rouler une balle jusqu’à un autre personnage qui la renvoie aussitôt, puis à un autre qui s’en empare et s’enfuit avec. Plutôt que de chercher à savoir si les petits préféraient interagir avec la gentille ou la méchante marionnette, nous avons demandé à des enfants de 21 mois soit de choisir laquelle des deux récompenser en lui donnant un bonbon, soit de choisir laquelle punir en lui prenant un bonbon. Comme prévu, nous avons découvert qu’ils donnaient un bonbon au gentil personnage, et le retiraient au méchant.

Le problème avec cette étude, c’est qu’elle a été imaginée de telle façon que les enfants étaient obligés de choisir une marionnette à récompenser et une marionnette à punir. Donc nous ne savons toujours pas si les bambins ressentent un véritable besoin de récompenser et de punir, et encore moins s’ils estiment que récompenser et punir sont les bonnes choses à faire. En outre, étant donné les contraintes physiques liées à la récompense et à la sanction, nous n’avons pu utiliser de bébés mais des enfants sachant marcher, qui avaient déjà pu avoir appris comment fonctionnaient les systèmes de récompense et de punition en regardant les autres.

Pour connaître l’opinion de bébés plus petits sur les récompenses et les punitions, nous avons décidé de découvrir ce que pensent des enfants de 5 mois et 8 mois d’autres individus qui récompensent et qui sanctionnent. Préfèrent-ils quelqu’un qui récompense ou qui punit un gentil? Préfèrent-ils quelqu’un qui punit un méchant ou qui le récompense? A chaque fois, à travers le prisme de l’adulte en tout cas, un individu agit de façon juste et l’autre non.

Nous avons commencé par tester les bébés en leur montrant les scénarios avec la boîte –une marionnette aide à ouvrir la boîte, l’autre la referme violemment. Puis nous avons utilisé le gentil ou le méchant comme personnage principal d’une scène totalement différente. Cette fois, la marionnette faisait rouler la balle vers deux autres individus, chacun à leur tour: un qui la renvoyait (le gentil), et un autre qui s’enfuyait avec en courant (le méchant). Nous voulions voir lequel de ces deux nouveaux personnages préféraient les bébés –celui qui était gentil ou celui qui était méchant avec le gentil personnage? Celui qui était gentil ou celui qui était méchant avec le méchant?

Lorsque les deux personnages interagissaient avec le gentil (celui qui avait aidé à ouvrir la boîte), les bébés préféraient celui qui avait fait montre de gentillesse –sans doute parce que les bébés ont tendance à préférer les gentilles marionnettes en général. Les bébés de 5 mois ont aussi manifesté une préférence pour le personnage qui s’était montré gentil avec le méchant. Soit ces tout-petits n’enregistraient pas l’intégralité de la séquence d’événements, soit ils préféraient tout simplement les gentilles marionnettes, sans se poser de question sur ceux avec qui ces dernières interagissaient.

Mais les bébés de 8 mois se sont montrés plus sophistiqués: ils ont préféré la marionnette qui avait été méchante avec le méchant à celle qui avait été gentille avec lui. Donc, après 5 mois, les bébés commencent à préférer ceux qui punissent –lorsque la sanction est juste.

Paul Bloom

Traduit par Bérengère Viennot

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