Si la génération Y est incapable de grandir, c'est à cause des parents hélicoptères

11/52 "fold" / porschelinn via FlickrCC License by

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Le point de vue d'une psychothérapeute new-yorkaise.

Amy (ce n’est pas son vrai nom) était assise dans mon bureau et essuyait ses grosses larmes avec sa manche, en refusant les mouchoirs en papier que je lui avais offerts.

«Je vais peut-être faire un doctorat après mon master parce que je n’ai aucune idée de ce que j’ai envie de faire.»

Amy a connu une légère dépression en grandissant, et ça s’est aggravé pendant sa première année à l’université, quand elle a quitté la maison familiale pour s’installer dans une résidence sur le campus. C’est devenu pour elle de plus en plus difficile de jongler entre ses cours, sa vie sociale, sa lessive et son job à mi-temps. Finalement, elle a dû abandonner le job, sans pour autant avoir le temps de s’occuper de sa lessive. Elle s’est souvent couchée à 2 heures du matin en essayant de finir ses devoirs parce qu’elle était incapable de gérer son temps sans la supervision de ses parents.

Je lui ai suggéré de trouver un emploi après son master, même temporairement. Elle a pleuré de plus belle. «Et donc, ça vous fait si peur que ça, de devenir adulte?», lui ai-je demandé. «Oui», m’a-t-elle répondu en reniflant. Amy a 30 ans.

Son cas est en train de devenir la norme pour les trentenaires ou presque trentenaires que je vois passer dans mon cabinet de psychothérapie. J’ai vu une bonne centaine d’étudiants comme Amy s’effondrer sur mon canapé parce que l’idée de passer à l’âge adulte est trop difficile à accepter.

Le problème, ce n'est pas le narcissisme

En 2000, le psychologue Jeffrey Arnett a inventé le terme d’«âge adulte émergent» pour décrire une adolescence prolongée qui retarde l’âge adulte. Les jeunes qui ont la vingtaine ne se voient plus comme des adultes. Il y a plusieurs raisons plausibles derrière ce phénomène, comme un allongement de la durée de vie, les parents hélicoptères et de moins en moins d’emplois à forte rémunération pour que les jeunes diplômés puissent être indépendants financièrement en sortant de la fac.

La génération Y a bel et bien des défis à relever que les générations précédentes n’ont pas connus. Un diplôme de l’université vaut aujourd’hui autant sur le marché du travail que ce que valait autrefois le bac. La pression est encore plus forte pour que les enfants fassent des études, et cette pression rend le parcours universitaire plus compétitif. Notre économie stagnante n’a plus autant de postes à offrir aux jeunes diplômés. 

Les taux de dépression explosent chez les étudiants à l’université. En 2012, une étude de l’Association du conseil des universités américaines a révélé une augmentation de 16% dans les visites médicales des étudiants pour des raisons de santé mentale depuis 2000 ainsi qu’une augmentation significative des cas graves dans les cinq dernières années. Selon des études récentes, 44% des étudiants à l’université ont connu des symptômes de la dépression. Le suicide est une des causes principales de décès pour les étudiants en fac.

Si on en croit les nombreux articles écrits sur la génération Y, ces gamins ont tous un trouble de la personnalité narcissique. C’est facile de faire des généralités sur toute une population en se fondant sur leurs statuts Facebook. En revanche, le problème d’Amy, ce n’est pas le narcissisme, tout comme ce n’est pas le problème principal de la génération Y.

Le problème, ce n’est pas qu’ils ont une trop haute opinion d’eux-mêmes. Leur plus gros défi est la gestion des conflits, et ils sont souvent incapables de penser par eux-mêmes. La trop grande implication des parents hélicoptères empêche les enfants d’apprendre à gérer leurs déceptions. Si les parents règlent chaque situation, même la plus mineure, à la place de leurs enfants, ceux-ci n’apprendront jamais à gérer les conflits par eux-mêmes. C’est pour ça que certains des enfants de ces parents hélicoptères se sont crashés.

Le Huffington Post et le Wall Street Journal ont rapporté que les jeunes adultes de la génération Y amènent maintenant leurs parents pour passer leurs entretiens d’embauche, et que des entreprises comme Google et LinkedIn organisent des journées «amène tes parents au boulot». Les parents autrefois habitués au porte-bébé Baby Björn ont en fait brisé les ailes de leur progéniture.

En 2013, une étude parue dans Journal of Child and Family Studies (revue d’études sur la famille et l’enfance) explique que les étudiants avec des parents hélicoptère ont montré des niveaux plus hauts de dépression et d’utilisation de médicaments antidépresseurs. Les chercheurs suggèrent qu’une éducation trop intrusive interfère avec le développement de l’autonomie et de la compétence. Ainsi, les parents hélicoptères entraînent une dépendance accrue ainsi qu’une capacité réduite à effectuer des tâches sans surveillance parentale.

De moins en moins tolérants à la frustration

Amy, à l’instar de nombreux trentenaires, a été élevée dans le but d’accomplir de grandes réussites académiques, mais en réalité, elle a surtout échoué émotionnellement. Amy n’a pas eu les outils nécessaires pour pouvoir faire face au stress d’une vie normale sans les conseils ou l’aide constante de ses parents: comment faire la lessive et ses devoirs le même jour? Comment dire à sa coloc de ne pas regarder la télé à fond à 3 heures du matin?

Pour la génération précédente, mes camarades de classe à l’université et moi-même, gérer une rupture se résumait à descendre un pot de glace et un shooter (ou deux) de schnaps. Aujourd’hui, certains étudiants ont des idées suicidaires à la fin de relations qui n’ont pas duré plus de quatre mois. Soit la glace n’a plus le même pouvoir magique de guérison, soit la capacité à gérer les épreuves de la vie manque à de nombreux membres de cette génération.

Le fait de privilégier la gratification instantanée dans l’éducation de ces enfants a causé une diminution de ce que les thérapeutes appellent «la tolérance à la frustration». C’est la capacité à gérer les situations bouleversantes, accepter l’ambigüité et apprendre à traverser les circonstances d’une vie normale comme les ruptures, les mauvaises notes ou les licenciements. Quand on manque de tolérance à la frustration, une tristesse modérée peut conduire à un état suicidaire pour celui qui a du mal à s’apaiser.

Peut-être que la génération Y est narcissique, comme le sont la plupart des gamins de 14 ans. Et peut-être qu’ils réussiront à dépasser ce narcissisme plus tard, si 30 ans est vraiment le nouveau 18 ans. On ne possède pas encore les données pour observer ce qu’ils deviendront quand ils auront 40 ans. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il faut qu’ils apprennent à faire face à leurs problèmes.

Quant à Amy, elle cherche encore un moyen de grandir. Après quelques mois de thérapie et de traitement pour stabiliser sa dépression, elle s’est remise au sport pour apprendre à gérer son anxiété. Elle s’est inscrite sur un site de rencontres, ce qui était autrefois impensable pour elle, et a trouvé une petite amie. Elle a postulé à plusieurs universités mais a aussi fait une liste des endroits où elle pourrait envoyer une candidature pour un emploi. Amy ne sait toujours pas ce qu’elle voudrait être quand elle sera grande, mais au moins, maintenant, elle est un peu moins terrifiée à l’idée de devenir grande.

Brooke Donatone
Psychothérapeute à New York, qui traite aussi bien des patients de la génération Y que d'autres générations

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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