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Longtemps les «pronostics vitaux» ne furent pas «engagés»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 19.11.2013 à 19 h 12

A chaque fait divers ou événement aux conséquences potentiellement mortelles, l’expression fait florès dans les médias. Depuis quand et pourquoi?

Dans un hôpital suisse en 2011. REUTERS/Michael Buholzer

Dans un hôpital suisse en 2011. REUTERS/Michael Buholzer

Depuis lundi, vous avez pu lire et entendre que le «pronostic vital» de l'assistant photographe grièvement blessé par balles par un tireur à Libération était «engagé». Désormais, nous apprend Libération, C., 23 ans «a été opéré (...) [et] est désormais réveillé et sous surveillance intensive des équipes médicales». Peut-être, comme ce lecteur de Slate vous êtes-vous demandé d'où venait cette expression...

On pourrait certes dire que la victime risque fort de mourir. Mais cela serait moins proche de la vérité. Le pronostic vital engagé laisse supposer que cette même victime est hospitalisée et que les progrès de la médecine laissent luire l’espoir d’une inversion du cours de la tragédie. C’est aussi une expression subtilisée au jargon médical: l’employer laisse entendre que le journaliste a eu des informations privilégiées. Sans doute ne connaîtra-t-on jamais le degré de l’engagement du pronostic: il n’existe pas d’échelle spécialisée susceptible d’être vulgarisée. Comment calculer la probabilité d’une survie?

Selon l’évolution de la situation, on passera à un état désespéré, formule déjà un peu datée qui annonce l’approche du certificat de décès. Ou alors on annoncera que le pronostic vital n’est plus engagé, ce qui est là traduit, en langage populaire, par l’expression «tiré d’affaire». Sans préjuger des séquelles.

Longtemps, dans les journaux, le pronostic vital ne fut pas engagé. Longtemps même on hésita à parler de pronostic vital, formule un rien cuistre. La consultation des archives du Monde ne permet de retrouver que 328 occurrences depuis bientôt soixante-dix ans. Jusqu’en 1983, ce pronostic de vie ou de mort n’était pas engagé. Il était selon les cas menacé, en jeu (ou pas), aggravé, compromis, dominé, ou conditionné. Jamais engagé mais souvent réservé voire extrêmement réservé. Dans les as heureux, il devenait favorable, amélioré, augmenté.

Rue des Italiens, le premier engagement du pronostic vital apparaît en février 1983 sous la plume de Michel Bôle-Richard. C’est à l’occasion d’un feuilleton médico-judiciaire aujourd’hui presque oublié. Une série de rebondissements marseillais sur fond de pègre, de drogues et de compromissions parisiennes –une affaire connue sous le nom des «grâces médicales». Des médecins laissaient partir des truands des Baumettes en certifiant qu’il y avait bien engagement de leur pronostic vital. Or l’expérience tendait à montrer que s’il était bien engagé à la sortie ce n’était plus du fait de leur maladie.

On observe une accélération du recours médiatique à l’expression (dans sa forme passive) à compter de 2002 avec la promulgation de la loi  Kouchner: au nom de la dignité des malades, elle dispose notamment la possible suspension d’une peine de prison pour les détenus dont «le pronostic vital est engagé» ou dont «l’état est incompatible avec la détention».  Ceci fit l’objet de controverses lors des dernières années de la vie de Maurice Papon libéré en 2002 pour raisons de santé.

Dans le milieu médical

En médecine, «pronostic vital engagé» est pour l’essentiel une expression d’urgentistes, de réanimateurs, rarement de chirurgiens.

«Cette formule a une signification médicale précise, expliquait l’an dernier sur France 5 le Dr Gérald Kierzek, urgentiste. Cela signifie qu'il y a un risque vital, non stabilisé et que la situation peut évoluer défavorablement jusqu'au décès. Quand un patient a son pronostic vital engagé, il est généralement en réanimation, au réveil ou au bloc opératoire. C'est aussi l'expression consacrée quand les urgentistes prennent en charge une victime et que les forces de l'ordre demandent de quoi souffre la victime. Les urgentistes utilisent l'expression "pronostic vital engagé" car ils sont tenus au secret médical et il n'est pas question de dévoiler la nature des lésions. Et ce qu'annoncent les médias sont souvent des informations transmises par la police et par les médecins.»

Ce n’est en revanche nullement violer le secret médical que de dire que le pronostic vital n’est réellement engagé que dans les cas où des lésions sont potentiellement mortelles (cérébrales, cardiovasculaires, pulmonaires, massivement hémorragiques). La survie est alors une équation à plusieurs variables connues: siège et étendue des lésions, qualité de la prise en charge immédiate, temps de transport, qualité de la prise en charge hospitalière.

«Soit la situation est très instable: hémorragie massive, plaie abdominale, bassin fracturé et il faut opérer immédiatement –dans ce cas, direction le bloc opératoire, souligne le Dr Kierzek. Soit la situation est très instable mais rien n'est contrôlable sur le plan chirurgical, direction la réanimation ou “trauma center”. Le plus souvent, la situation hémodynamique est stable, la tension artérielle à peu près contrôlée et on a le temps de réaliser les examens et de se donner un peu de temps pour le diagnostic lésionnel et les traitements. »

Dans tous les cas une certitude: les patients les plus graves pris en charge par les Samu, ceux dont le pronostic vital est engagé ne passent jamais par les services hospitaliers des urgences. Ces derniers sont par définition réservés à tous les cas où les pronostics vitaux sont a priori favorables.

J.-Y.N.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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