Parents & enfantsLife

Si on vous dit qu'une étude vient juste de prouver que les jeux vidéo ne sont pas mauvais pour les enfants, ne le croyez pas

Will Oremus, mis à jour le 19.11.2013 à 15 h 08

Video games? At the park? kelly taylor via Flickr CC License by.

Video games? At the park? kelly taylor via Flickr CC License by.

Nous entrons dans la saison des achats pour les fêtes. Sony comme Microsoft viennent juste de sortir une toute nouvelle et longuement attendue console de jeu vidéo, ce qui signifie que, cette année encore plus que d'habitude, les enfants vont réclamer des RPGs (Role play game ou jeu de rôle) et des jeux de tir à la première personne (ou FPS). Et voici donc l’éternelle question: êtes-vous un mauvais parent si vous les laissez en avoir?

Une étude récente en est venue à une surprenante conclusion: peut-être pas! Publiée en mars et reprise dans Games and Learning la semaine dernière, on annonce qu'elle montre de façon concluante que les jeux vidéo ne sont pas mauvais pour les enfants. «Jouer à un jeu n’a pas d’impact négatif sur les enfants, d’après une étude du Royaume-Uni», titre Games and Learning. Voici le premier paragraphe de l'article:

«Une importante étude portant sur quelques 11.000 jeunes en Angleterre a découvert que jouer à des jeux vidéo, même dès l’âge de 5 ans, ne conduit pas à des problèmes comportementaux par la suite.»

Hourra! Voilà enfin une preuve définitive que les enfants peuvent jouer à tous les jeux vidéo qu’ils veulent et ne souffrir d’aucun effet négatif, n’est-ce pas? A l’évidence, c’est une information que les gens ont envie d’entendre: Jane McGonigal, auteure du livre best-seller arguant que les jeux vidéo sont bons pour nous, a tweeté sa tout autant exubérante interprétation des résultats, et les retours ont été plus qu’écrasants, avec quelques 3.600 retweets.

Loin de moi l’idée d’être un rabat-joie, mais avant que l’on ne balance à la poubelle une bonne partie des autres études qui ont trouvé des liens entre le temps d’écran des jeunes et un comportement asocial, cela vaut peut-être le coup, vous savez, de lire... l’article en question.

Il révèle que, en fait, les chercheurs n’ont pas traqué 11.000 enfants pendant une décennie. Ils ont en fait tiré leurs données d'une étude plus large et se déroulant sur 10 ans, la U.K. Millenium Cohort Study (étude du Royaume-Uni sur la cohorte du millénaire), et n'ont analysé qu'une partie de ces données, concernant des enfants à l’âge de 5 ans et plus tard à l’âge de 7 ans.

Je l’ai fait remarquer à McGonigal, et elle a concédé l’erreur, insinuant qu’elle n’avait pas encore lu l’article en question quand elle l’a tweeté pour la première fois. On peut supposer que la majorité des 3.600 personnes qui l’ont retweetée ne l’avaient pas fait non plus –de même que les auteurs de plusieurs autres posts de blogs et articles qui ont repris Games and Learning, dont MSN UK, Slashgear, Nintendo Life, Kotaku.au, et d’autres. Le pire jusqu’ici étant le site de jeu vidéo IGN, qui a sorti le titre le plus absurde: «Les jeux ne font définitivement pas de mal aux enfants, d’après une vaste étude.»

Ce n’est définitivement pas ce que l’étude dit.

En fait, les chercheurs se sont penchés spécifiquement sur la question de savoir si des enfants de la Millenium Cohort Study qui ont beaucoup joué à des jeux vidéo à l’âge de 5 ans grandissaient en ayant un comportement substantiellement pire que ceux n’ayant pas joué.

Les retours comportementaux étaient fondés sur les évaluations des mères des enfants, et les chercheurs ont contrôlé un large panel de facteurs, dont les revenus et la structure familiale. Leur but: voir si les jeux vidéo et/ou la télévision seuls pouvaient être reliés à des changements négatifs dans le comportement sur une période de deux ans entre l’âge de 5 ans et 7 ans.

Ils ont effectivement trouvé des liens entre le temps passé devant l’écran de télévision et une détérioration du comportement, mais ils ne sont parvenus à relier le temps passé sur des jeux vidéo et un mauvais comportement (ou des troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, ou des problèmes émotionnels, ou n’importe quel autre effet maléfique qui par le passé a été attribué à l’exposition à l’écran dès l’enfance).

Encore une fois, cela ne veut pas dire que les enfants qui ont beaucoup joué à des jeux vidéo à l’âge de 5 ans étaient de parfaits petits anges à 7 ans. Simplement qu’ils n’étaient pas significativement pires qu’ils ne l’étaient à 5 ans, une fois que certains autres facteurs ont été contrôlés. A ma connaissance, l’étude ne regardait pas du tout les effets des jeux vidéo ou de la TV avant l’âge de 5 ans.

Ces résultats valent le coup d’être rapportés, certainement, et peuvent jeter le doute sur des études réalisées plus tôt et démontrant de tels liens. Ils doivent servir comme un correctif bienvenu à un tas d’études américaines probablement excessives établissant un lien entre les jeux vidéo et les problèmes d’attention.

Mais dans une étrange inversion de l’effet tiroir, cette non-découverte solitaire sur les jeux vidéo qui s'inscrit parmi une cohorte très spécifique a été soudainement reprise par la foule de professionnels du jeu comme si c’était une preuve définitive qu’aucune dose de jeux ne pouvait être mauvaise pour n’importe quel enfant, de n’importe quel âge, n’importe où.

Comme d’habitude, les chercheurs eux-mêmes n’ont pas fait de tels constats généralisés. Ils ont plutôt suggéré que l’absence de résultats concernant l’exposition aux jeux vidéo «pourrait refléter une exposition plus basse aux jeux et/ou de plus grandes restrictions parentales sur l’âge approprié pour jouer à de tels jeux, comparés à la TV». Il est par ailleurs intéressant de noter que les enfants participant à l'étude ont passé beaucoup moins de temps sur des jeux vidéo que devant la télé, en moyenne. Ils concèdent également qu’en contrôlant tant d’autres choses, il est possible que les résultats aient obscurci des liens indirects entre jeux vidéo et mauvaise conduite.

A aucun moment les chercheurs ne concluent que les jeux vidéo n’ont pas d’effets négatifs sur le développement des enfants. Leurs conclusions sont en fait bien plus modestes:

«Nos résultats ne démontrent pas que les interventions visant à réduire l’exposition à l’écran va améliorer l’adaptation psychosociale. En effet, ils suggèrent qu'une prise en compte de la famille et des caractéristiques de de l’enfant, plutôt qu’une focalisation étroite sur l’exposition à l’écran, est plus susceptible d'améliorer les résultats. Cependant, l’étude suggère qu’une approche prudente de l’utilisation importante de divertissement sur écran par les jeunes enfants est justifiée en termes d’effets potentiels sur le bien-être mental, entraînant particulièrement des problèmes, en plus d’effets sur la santé physique et le progrès académique montrés ailleurs.»

Pour être clair, je ne dis pas que les jeux vidéo sont mauvais pour les enfants. Je fais juste remarquer que cette étude ne prouve pas ce que beaucoup de personnes semblent vouloir d’elle.

Désolé, parents. La science essaie de trouver une réponse, mais pour le moment, c’est à vous de vous débrouiller seuls avec cette question.

Encore une fois, l’étude complète est ici, et devrait être considérée comme une lecture hautement recommandée pour n’importe quel autre journaliste professionnel qui souhaiterait commenter définitivement ses résultats. 

Will Oremus

Traduit par Laszlo Perelstein

Will Oremus
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