Life / Économie

Eric Salles, l'homme qui veut remettre à la mode les dames pipi

Temps de lecture : 3 min

Aller aux toilettes publiques sera bientôt aussi chic que visiter un grand magasin parisien.

Point WC Jacobins / photo issue de la page Facebook de Poin WC
Point WC Jacobins / photo issue de la page Facebook de Poin WC

On m'a changé mes toilettes publiques! Avant, elles étaient, comment dire, classiques: deux entrées, une pour les hommes, une pour les femmes, des cabines de WC alignées en rang d'oignons, des grands lavabos à détecteur de présence un peu têtus et des sèche-mains assez invariablement mal placés. De temps à autre, on croisait un personnel en blouse, rarement bavard, et affublé d'un seau et d'une serpillière. Le tout plutôt pas trop sale, mais, il faut l'avouer, on n'y aurait pas non plus passé des heures. Ceci dit, cela ne coûtait rien.

Et puis, un jour, c’est le choc: à la place de mes toilettes d'antan, je suis accueillie par un florilège de rouleaux de papier toilette multicolores exposés dans de grandes vitrines. Il me semble aussi distinguer des balayettes assez design et même quelques abattants bariolés. L'entrée des lieus d'aisance proprement dite est gardée par un tourniquet, et un monsieur: il me faut acheter un jeton –1 euro.

Devant ma surprise –et une certaine indignation– le monsieur, gentiment, –et passionnément– me fait une visite guidée:

«Regardez, tout est nettoyé et parfumé après chaque visite. Chaque toilette est particulière: il y a les noires, les roses, les oranges...»

La pièce elle-même a été entièrement rénovée, et l'ancien carrelage blanc (je crois) remplacé par un revêtement marron indéniablement plus cosy. Une ambiance renforcée par la petite musique discrète qui circule dans des hauts parleurs invisibles.

La scène se passe dans un centre commercial parisien, où se trouve l'un des six «Point WC» que compte actuellement l'enseigne créée par Eric Salles. L'expérience m'ayant un peu estomaquée, je me décide donc à demander quelques explications à ce monsieur.

Eric Salles, 43 ans, est, à l'origine, un homme de marketing et de publicité. Chemin faisant, il s'est penché sur des études prospectives concernant l'habitat et a été titillé par une certaine injustice: pourquoi donc faire de la salle de bains ou de la cuisine des vraies pièces de vie, dans lesquelles les ménages investissent considérablement, et laisser ses invités visiter des toilettes certes immaculées, mais extrêmement ennuyeuses, voire un rien vétustes? La cuvette WC est sans nul doute l'un des équipements que l'on change le moins souvent dans un logement.

A défaut de révolutionner (immédiatement) les coins WC des particuliers, Eric Salles a donc commencé par donner un bon lifting aux lieux d'aisance publics.

Son premier «point WC» a été ouvert en 2006 sur les Champs-Elysées. Outre des toilettes, on y trouve une boutique d'accessoires, dont –paraît-il–un «bar à abattants». Il fallait y penser.

L'expansion s'est faite doucement: le sieur refuse pour l'instant la franchise, pour mieux contrôler la qualité de sa démarche. Sept ans plus tard, Point WC compte donc 6 enseignes à Paris et Lyon. Le tarif est variable, entre 1 euro et 2 euros la visite, en fonction des accords passés avec les galeries commerciales.

Le tout est complété par un site web, une page Facebook, un blog, une boutique en ligne d'accessoires toilettes chic et même du conseil pour l'aménagement de ses propres toilettes. Et bien entendu, les fidèles visiteurs peuvent investir dans une carte de fidélité.

Evidemment, tout cela fait à première vue très toilettes pour bobos.

Eric Salles n'est pas tout à fait d'accord: ces toilettes, jure-t-il, sont aussi un lieu de réinsertion sociale et professionnelle. Pour la réception et l'entretien, Point WC recrute en effet, assure-t-il, dans la population des chômeurs de longue durée. Chaque ouverture se traduisant par au moins 4 à 7 embauches, les hommes étant légèrement majoritaires.

Mieux: si personne ne se vante d'être «dame pipi», travailler chez Point WC en revanche n'aurait rien de dégradant, au contraire, vu le positionnement haut de gamme de la marque. Mon guide-WC, effectivement, semblait tout à fait fier de sa mission.

Du reste, malgré un chiffre d'affaires qui atteint désormais 1,8 million d'euros (environ 80%-90% pour les visites, et le reste pour les achats d'accessoires), la PME, qui compte aujourd'hui une trentaine de personnes, arriverait tout juste à l'équilibre financier. Autrement dit, elle ne s'en met pas plein les poches.

Allez, j'arrête d'être radin. Un euro, après tout, c'est juste deux fois plus cher que dans certaines gares aux toilettes toute pourries...

Catherine Bernard

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