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Mettre en veilleuse l'appétit des obèses? Il reste du travail

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.10.2013 à 12 h 55

A New York, en 2009. REUTERS/Lucas Jackson.

A New York, en 2009. REUTERS/Lucas Jackson.

Hyperphagie. C’est le nom de l’un des calvaires vécus au quotidien par les personnes soufrant d’obésité. En dépit de leurs efforts et de leurs bonnes résolutions, elles ne peuvent résister à des envies impérieuses et récurrentes: s’alimenter de manière massive et déraisonnable.

L’hyperphagie ne doit pas être confondue avec la boulimie-anorexie. Les anglophones parlent de binge eating disorder et des hyperphages francophones ont créé le site Quand la bouffe est obsession.

Que fait ici la science? Elle crut lever le mystère de ces appétits pathologiques dans les dernières années du XXème siècle, avec la découverte de «l’hormone de la faim», baptisée ghréline, et de la leptine, autre hormone impliquée dans les mécanismes de l’appétit et la sensation de satiété.

Aujourd’hui, une équipe de chercheurs japonais et français complète le puzzle moléculaire avec la publication de ses derniers résultats dans la revue Nature Communications, où elle annonce avoir découvert une clef moléculaire expliquant les phénomènes d’hyperphagie.

La régulation de la prise alimentaire (et donc du poids) est coordonnée au niveau de l’hypothalamus, centre de commande cérébral de tous les mécanismes hormonaux ou presque. C’est là qu’est affûtée la sensation d’appétit en fonction des stocks et des besoins. C’est là aussi que les réglages se font après les périodes de jeûne ou de vaches grasses.

Le plus souvent ,ces adaptations se font de manière inconsciente mais, chez les personnes obèses, ces mécanismes sont dérégulés. L’expérience montre à l’envi que la prise de conscience de ces dysfonctionnements et de leurs conséquences pathologiques ne suffit pas à les normaliser: en dépit de multiples efforts, ces personnes souffrant d’hyperphagie ne parviennent pas à maigrir. Le cerveau n’explique pas tout, ne commande pas tout.

C’est pourtant bien sur ce modèle de coordination cérébrale centralisée qu’ont été mis au point la quasi-totalité des médicaments «amaigrissants»: il s’agissait de jouer grossièrement sur les fonctions centrales et d’obtenir des pertes de poids en réduisant la sensation d’appétit. Ce fut longtemps un marché florissant, qu’il s’agisse de traiter les obésités pathologiques ou de corriger de légers surpoids féminins.

Un marché suffisamment rentable pour que l’on tarde à vouloir prendre en compte les redoutables effets secondaires des «anorexigènes». L’affaire du Médiator (laboratoires Servier) en a fourni une démonstration exemplaire. Après plusieurs décennies de commercialisation, la quasi-totalité de ces médicaments et des «cocktails amaigrissants» a aujourd’hui disparu du marché officiel.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la découverte franco-japonaise. Les chercheurs ont ici affiné la compréhension des mécanismes moléculaires impliqués dans l’hyperphagie, le surpoids et l’obésité. Ils ont mis en évidence la présence dans le sang de personnes obèses de molécules (des anticorps de la famille des immunoglobulines) qui ont pour propriété de «reconnaître» la ghréline et de se lier à elle.

Ce faisant, ils la protègent contre la dégradation, qui est son destin naturel. Toujours présente dans le sang circulant, cette ghréline continue à envoyer des messages au cerveau, qui continue à stimuler les centres de l’appétit.

Les chercheurs ont confirmé chez des rongeurs de laboratoire l’hypothèse élaborés à partir de cette découverte faite chez l’homme. Ils leur ont administré des anticorps-immunoglobulines extraits du sang des patients obèses et ont observé une stimulation de l’appétit de ces rongeurs. A l'inverse, une administration de ghréline conduisait à une limitation de leurs prises alimentaires.

«Notre découverte ouvre une nouvelle piste pour concevoir des traitements agissant au cœur de ce mécanisme pour réduire l’hyperphagie observée dans le cas de l’obésité, estime Pierre Déchelotte, directeur de l’équipe Inserm/Université de Rouen. Nos résultats pourraient également être utilisés pour l'étude du phénomène inverse, la perte d'appétit, observée par exemple dans le cas de situations d'anorexie.» Une piste est certes ouverte, mais l’expérience montre que le conditionnel et la plus grande prudence sont, ici, de rigueur.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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