Parents & enfantsFrance

Nous sommes —ou serons— tous des parents salauds

Nadia Daam, mis à jour le 25.10.2013 à 15 h 01

Devenir père ou mère ne fera pas de vous un être meilleur, bien au contraire.

REUTERS/Mansi Thapliyal.

REUTERS/Mansi Thapliyal.

Vous avez sûrement déjà rencontré cette proposition au détour d’une page web, d’un statut Facebook, ou d’un tweet :

«Tu préfères

  1. la fin de la guerre en Syrie OU que ton enfant ne devienne jamais paraplégique ?
  2. que l’on trouve un vaccin contre le sida OU que ta fille fasse des études brillantes qui lui apporteront gloire, argent et félicité?
  3. que l’extrême droite ne soit jamais au pouvoir en France OU que ton fils gagne à l’Euromillions?»

Si vous n’êtes pas Joseph Fritzl, il y a de fortes chances que vous choisissiez systématiquement la proposition qui garantit à votre enfant une vie heureuse. C’est ce que l’auteur Stephen Asma décrit, dans son livre Contre l’équité, sous la forme d'un épilogue qui va de soi dans un scénario de science-fiction:

«Si un personnage tout droit sorti d’un film de SF venait à moi avec une sorte de buzzer, et m’expliquait que je peux sauver la vie de mon fils en appuyant sur le bouton, mais du coup, tuer dix personnes… mon doigt appuierait sur le buzzer avant même la fin de sa question.»

Comprendre que pour notre progéniture, plus que pour autre chose, la fin justifie les moyens, et pour les dommages collatéraux, on verra bien.

C’est aussi ce que décrit longuement Lisa Miller dans le New York Magazine: comment des principes moraux a priori indéfectibles sont solubles dans la parentalité.

Pour ce faire, elle utilise une analogie osée, mais efficace:

«La parentalité, comme la guerre, constituent des situations où il est impossible d’être moral.»

Autrement dit, de la même manière que l’on peut se désengager de son éthique en temps de guerre, on peut aussi se comporter en parfait salaud en devenant parents.

Bien sûr, dans la vie quotidienne et hors zone de conflits, il est rare d’être confronté au type de choix cornéliens cités plus haut, où d’avoir à choisir de ne pas planquer une famille afghane en détresse derrière son étagère Billy pour ne pas mettre ses propres enfants en danger.

Mais chaque jour ou presque, les parents doivent choisir entre le bien-être de leur progéniture ou le bien commun. Des choix plus anodins que ceux suscités mais qui font de tous les parents des êtres amoraux et profondément hypocrites.

Prenons l’exemple cité par Lisa Miller: vous rentrez à la maison, il est tard, vous êtes usé par les transports en commun, par une journée de travail, et une fois arrivé à la maison, vous découvrez qu’une colonie de poux et de lentes à élu domicile sur le cuir chevelu de votre petit dernier. Petit dernier qui, comme par hasard, doit, le lendemain, passer l’examen qui déterminera son passage en classe supérieure.

Deux possibilités s’offrent à vous.

Passer les 2 voire 3 heures nécessaires à l’éradication des indésirables. Soit deux shampoing anti-poux, environ 250 passages de peigne électrique pour buter les bébés poux, le lavage minutieux de l’ensemble de la literie, des cols de manteaux, etc. Tout cela multiplié par le nombre d’habitants de la maisonnée.

Ou alors, vous pouvez aussi faire comme si vous n’aviez rien vu. Même si les poux en question se voient comme la langue de Miley Cyrus au milieu de la figure. Qu’ils sautillent en vous faisant coucou et que vous les distinguez suffisamment pour pouvoir leur donner des prénoms (Marine, Jean-Marie, Florian, Marion, Gilbert…).

Et donc, décider d’envoyer votre enfant infesté dans sa classe et prendre l’immense risque que la totalité de ses camarades de classe et la maitresse soit contaminés.

Oui, c’est moche, mais au moins, il sera en forme pour son examen.

Il y a fort à parier qu’une large majorité de parents choisiront la deuxième option. Pas par volonté de nuire, mais parce que le bien-être de l’enfant l’emporte sur le bien commun. On peut aussi parier que les nullipares qui lisent ceci s’indigneront et jureront leurs grands dieux que s’ils deviennent parents un jour, jamais ils n’enverront leur enfant à l’école la tête pleine de poux. Même si sa scolarité devait en dépendre. LOL.

Des jouets en bois au JT de 20h

Il y a une expression plus ou moins née sur le web («Avant j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants») qui a permis à quantité de parents de mettre un nom sur ces petits arrangements avec les règles que l’on s’était fixées avant l’arrivée du divin enfant.  

Par exemple: avant, vous vous étiez promis que votre enfant n’aurait à sa disposition que des jouets en bois poncés par des petits êtres de la forêt française. Aujourd’hui, c’est quoi qui brille là-bas dans le noir? Oui, c’est bien le sabre laser astro fighter 100% polyuréthane made in China.

Avant, vous vous étiez juré que votre enfant ne regarderai pas la télé AU MOINS avant ses 6 ans, ou alors juste de temps en temps pour regarder des DVD de Bonne nuit les petits parce que bon, ça c’était autre chose que ces cagoles de Winx. Aujourd’hui, à tout juste 3 ans, votre enfant sait monter et démonter une Freebox, et il sait qui est Gilles Bouleau.

Si ces petits renoncements peuvent (à tort) causer angoisses et nuits blanches, ils ne sont en réalité ni graves, ni exceptionnels, mais juste pragmatiques. Il va de soi que devenir parent c’est aussi faire le deuil de nombreuses choses (le sommeil, le périnée en béton, la possibilité de faire caca sans qu’un individu de petite taille ne vous détaille par le menu sa journée à l’école).

Tout cela est douloureux mais bien normal.

Mais il faut veiller à ce que le constat de ces petits deuils et petites concessions n’occulte un phénomène autrement plus préoccupant: les valeurs morales unanimement reconnues sont allègrement piétinées au nom de l’épanouissement et de l’avenir des enfants.

Si, avant d’être parents, certains peuvent se targuer de faire tout leur possible pour que leur comportement envers autrui soit au maximum guidé par quelques principes fondamentaux (honnêteté, politesse, altruisme), le fait d’être parents et donc responsable d’un autre être semble autoriser les pires petits arrangements avec l’éthique.

Dans son article, pour illustrer son propos, Lisa Miller évoque ces parents américains qui n’hésitent pas à magouiller pour faire passer leur enfant en tête des élèves éligibles aux meilleures universités. Elle évoque la légende urbaine de cette femme qui aurait couché avec un recruteur pour faire admettre son enfant dans l’une des universités de l’Ivy league (avec le consentement de son époux).

En France, le système scolaire est différent, et n’a pas à susciter ce type de comportements. Ce n’est pas pour autant que les parents français ne sacrifient pas allègrement des valeurs morales validées par le comité Miss France sur l’autel de l’enfant-roi.

Prenons quelques situations concrètes.

La place en crèche

Si Lisa Miller parle de guerre, la quête d’une place en crèche est assimilable à la loi de jungle. Et maman lion en a rien à foutre si ton bébé lion a davantage droit à une place que le tien.

Les règles, les prérequis, les personnes prioritaires sont piétinées au nom du bien-être d’un nourrisson et la place en crèche semble autoriser l’usage de passe-droits et de pistons. Courriers au maire assortis d’une boite de chocolats voire de quelques billets, crise de larmes sur l’air de «Prenez mon enfant où je m’immole par le feu», invention pure de problèmes familiaux, ou sollicitation d’un membre de la famille bien placé sont des comportements ordinaires, pire encore, efficaces.

Ce que les parents qui ont obtenu cette fameuse place ont tendance à oublier (ou à vouloir oublier), c’est que selon la logique des chaises musicales, ils ont probablement privé une famille à qui cette place revenait de droit.

La carte scolaire

Autre exemple frappant; la carte scolaire. Ou plutôt son échec. On le sait, des parents choisissent délibérément de contourner la carte, de faire une fausse domiciliation, de mentir pour que leur enfant aille dans tel établissement plutôt qu’un autre

Difficile de ne pas voir dans leurs manœuvres l’intime conviction que l’établissement prévu n’est pas digne de leur enfant. Je connais personnellement une mère qui a voté Poutou, qui est consternée par le traitement réservée aux Roms, qui trouve Obama «formidable», mais qui a préféré domicilier son enfant dans le IXe arrondissement de Paris plutôt que dans le XVIIIe, parce que quand même, dans l’établissement qui était censé accueillir sa fille, «il y a vachement d’enfants qui viennent de débarquer en France, qui parlent à peine français. En plus, ils ont souvent des problèmes de comportement, et bah, ça, ça va tirer la classe vers le bas alors bon».

Ce n’est évidemment pas un cas isolé. Il y aurait dit-on, un tiers de parents tricheurs. Les astuces se refilent, non pas sous le manteau, mais sur les forums de discussions ou sur le site Reponse a tout, qui, peperlito, liste les techniques pour «ruser en toute légalité».

Le contournement de la carte scolaire y est décrit comme «un parcours de combattant». Et parmi les «trucs», on trouve le classique rendez-vous avec le proviseur:

«C'est que les chefs d'établissements, dans la mesure de leurs places disponibles, restent rarement insensibles aux appels du pied de jeunes gens enclins à connaître un parcours cinq étoiles.»

Les familles qui ne trichent pas et s’accommodent de l’établissement qui leur est destiné apprécieront de se voir relégués dans les Courtepaille de l’Education nationale.

Notons aussi ce sublime et très bref accès de lucidité, quand Réponse à tout suggère d’activer les pistons même si c’est «tabou et pas très moral».

Ou comment la triche est légitimée pour le supposé bien-être et futur succès de l’enfant. Et tant pis pour les parents disciplinés et/ou convaincus qu’il faut favoriser l’égalité des chances. Difficile surtout, pour le cas de mon «amie» comme pour d’autres, de ne pas voir dans ces comportements un soupçon d’intolérance parfois teinté de racisme en ce que ceux qui se rendent coupable de triche savent qu’ils favorisent la ghettoïsation et empêchent la mixité sociale.

Si ces comportements posent en effet un problème d’éthique, cela pose aussi la question de l’exemplarité des parents. Vers 7-8 ans, les enfants commencent à se rendre compte que leurs parents peuvent mentir et composer avec la vérité. Alors, il est évident que cette duplicité morale, sinon consciente, au moins délibérée des parents, se transmet à l’enfant.

La conséquence logique est visible dans cette étude de 2009 du Josephson Institute of Ethics: 51% des personnes âgées de 17 ans ou moins sont d’accord pour dire que pour avancer dans la vie, il faut mentir ou tricher.

Nadia Daam

DISCLAIMER: l’auteur de cet article s’inclut dans les parents pourris.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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