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La France food truckisée: «ils vont nous envahir»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 02.10.2013 à 12 h 05

Loin de la «kébabisation» par le bas dénoncée par le FN, les concepts alimentaires décalés et haut de gamme se multiplient: burger bio, kebab de luxe, «food trucks», etc. Chronique d'une invasion annoncée.

«Le Camion qui fume», premier food truck parisien, le 13 octobre 2012. REUTERS/Charles Platiau

«Le Camion qui fume», premier food truck parisien, le 13 octobre 2012. REUTERS/Charles Platiau

L’article de Rue 89, intitulé «La France “kebabisée”? Reportage dans le Gard», néologisme dont la paternité reviendrait selon le site à Louis Aliot, vice-président du Front national, a fait du bruit dans le petit monde des amateurs de sauce blanche abonnés à Twitter depuis sa publication, le 24 septembre.

Les auteurs de l'article ont enquêté à Beaucaire, dans le Gard, sur la présence des commerces de kebab en centre-ville et les nuisances éventuelles qu’ils peuvent engendrer, qui constituent un argument de campagne du FN à l’approche des municipales. 

Quand le FN parle de kebabs, il a évidemment en tête les commerces tenus par des Maghrébins et des Turcs, souvent labellisés halal, indices très sûrs pour lui de la part des immigrés dans la population française. C’est, il faut le reconnaître, une entrée assez astucieuse de la part du parti de Marine Le Pen que de choisir un phénomène qui peut sembler anecdotique –rappelez-vous du pain au chocolat de Jean-François Copé– pour en faire l’illustration d’une lame de fond. 

Envahis par la restauration à concept

Mais tout à ses kebabs à 4 euros, frites incluses, le FN passe à côté d’un autre phénomène à la croisée des questions de population et de gastronomie. Une kebabisation un peu différente, par le haut, est en train d’envahir la capitale et les centres villes des grandes métropoles.

Un phénomène à l’origine parisien, qui se réplique à l’identique à Lyon, à Marseille, à Lille ou à Bordeaux. Et qui a en commun avec la «kébabisation» de modifier l’aspect des lieux publics des villes.

Bien loin des «King Kebab», «L’Oriental» et autres «Mister Kebab», des concepts d’alimentation sur place ou à emporter se développent en prenant des noms décalés pour séduire la nouvelle obsession des citadins pour la «street-food» revisitée.

Exemple bien connu: la réinvention du hamburger, qui en devenant «burger» a perdu par là même la connotation prolo qui lui collait au cornichon. «Généralement associés à la malbouffe, ces burgers deviennent soudain haut de gamme», écrivait en avril Télérama. Cette nouvelle street-food est comme le come-back de Tom Jones dans les années 2000: elle offre une deuxième chance à tous les ringards.

Le même retour en grâce touchera successivement le bagel, le hot dog, le fish and chips et, donc, l’incontournable kebab. Nous sommes envahis par la restauration à concept.

Concept communautaire

Au point qu’à deux pas des locaux de Slate.fr, dans un quartier parisien a priori peu menacé de «kébabisation rampante», nous avons été les témoins privilégiés d’une aberration gastronomique, culturelle et commerciale, qui est pourtant l’indice d’une évolution de notre environnement.

Un petit fast-food d’un nouveau genre a ouvert à l’angle des rues Sainte-Anne et Saint-Augustin. Pendant plusieurs mois, les spéculations allaient bon train et les rumeurs les plus folles circulaient. Enfin, au coeur de l'été, le voile s’est levé sur le mystérieux projet.

Le premier kebab de luxe de France venait d’ouvrir ses portes. Mais attention: pas de grossiste halal ni de sauce samouraï industrielle. On y déguste du veau de lait de chez Hugo Desnoyer roulé dans un pain de farine d’épeautre bio (ai-je besoin de préciser?). Desnoyer étant par ailleurs un «jet-set boucher» pour reprendre l’expression du chroniqueur François Simon (oui, à Paris, on a aussi des bouchers stars…)

A deux pas de Slate.fr, une horde de jeunes cadres affamés attend son kebab, une source de nuisances importantes pour les riverains et automobilistes

Dès l’ouverture, «il régnait rue Sainte-Anne une atmosphère stambouliote», conclut le Figaro. Peut-être, mais alors pas vraiment les Stambouliotes que vous vous attendez à trouver dans un snack de Barbès. Plutôt du jeune cadre tout émoustillé à l’idée de se frotter à la bouffe de rue, mais dans un décor soigné. Des commerces communautaires, donc, dont la mixité sociale est en général totalement absente. Il faut dire que le néo-kebab est vendu 8,50 euros (sans les frites)[1].

Dangers pour les restaurateurs traditionnels

Autre phénomène inquiétant: la food truckisation. Même idée qu’avec le burger et le kebab, mais ambulant. On récupère les signes de la street food pour en détourner le sens dans une intention de décalage, tout en proposant une montée en gamme du produit. Le tout est vendu avec un discours écolo sur le retour au local et la création de lien social au pied des immeubles de bureau. Depuis l’arrivée à Paris du pionnier du genre, Le Camion qui fume, il ne se passe pas une semaine sans que les city guides n’annoncent un nouvel entrant sur le marché: un premier food truck à Clermont Ferrand, un autre à Toulouse qui a déclenché la colère du McDo voisin, un spécialiste de la cuisine du Sud-Ouest à Paris, etc.

Les signes de l’invasion à venir sont nombreux. Alternatives Internationales nous apprend par exemple qu’«un carrossier du Nord spécialisé dans la conception et l’aménagement des camions-magasins a vendu 30 food trucks pendant le premier semestre 2013, contre 5 pendant toute l’année 2012». Il est donc temps d’avoir peur.

Ceci est un détournement de une de Valeurs Actuelles

Or reconnaissons-le: il existe un black-out total des bien-pensants dès qu’on touche au sujet –hautement sensible pour le vivre ensemble– de la food truckisation. Saluons le courage du magazine Télérama qui, brisant seul tous les tabous du politiquement correct urbain, n’hésite ainsi pas à titrer en avril dernier: «L’invasion des food trucks».

«Ces commerces ambulants se multiplient comme des petits pains», ose le magazine, qui s’expose à de dangereux amalgames et prend le risque par cette phrase de monter les communautés les unes contre les autres. Eh bien, osons mettre des mots sur les choses: ce sont les Californiens qui ont, en premier, importé le concept du food truck à Paris. Je ne stigmatise pas, je remarque simplement que c’est un peu toujours les mêmes…

D'autres ont depuis embrayé: «Ils vont envahir nos rues», renchérit ainsi le magazine Light Weeks. Le site Youmag notait par ailleurs le danger pour les restaurateurs traditionnels d’une telle concurrence:

«Les restaurateurs de la capitale et la ville de Paris ne voient pas d'un très bon oeil l'installation de ces commerces "sauvages": absence de loyer, pas d'autorisation de stationner et une concurrence parfois frontale et jugée déloyale...»

Le FN s’inquiète des kebabs turcs qui prennent la place des commerces tradis, mais qu’arrivera-t-il aux traditionnels camion-pizzas, aux jambon-beurre des bistrots et aussi à nos kebabs, rapidement ringardisés par cette nouvelle approche décalée de la restauration ambulante? La food truckisation menace la France, homogénéise les goûts et les comportements, crée des petites communautés exclusives et nous plonge dans une frénésie de consommation puisqu’il faut tester le petit dernier chaque semaine.

Doit-on attendre le choc des civilisations culinaires, ou quelqu’un finira-t-il par réagir avant qu’il ne soit trop tard?

Jean-Laurent Cassely

[1] Message à mes voisins du kebab: c'était pour rire, je reviendrai en manger un! Retourner à l'article

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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