Une histoire du buveur en France

Beer Trio Horizontal / Lindsay G via Flickr CC License by.

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Auteur d’une thèse sur l’alcoolisme et l’antialcoolisme en France sous la troisième République, l'historien Didier Nourrisson fouille dans son récent Crus et Cuites. Histoire du buveur la thématique de la boisson à travers les siècles avec grande précision, en utilisant, en plus des sources habituelles, des inventaires de caves, des chansons à boire, des étiquettes de bouteilles de vin…

Son «histoire du boire» en France est complètement transversale, car elle touche à l’histoire culturelle, sociale, religieuse, politique.

D’ailleurs, selon la définition de l’anthropologue Jean-Pierre Castelain citée dans l’ouvrage:

 «Boire, seul ou en groupe, selon des usages et des codes, en référence à des pratiques et des valeurs collectives, est aussi un acte social, compréhensible par son ancrage historique et culturel, induisant un comportement individuel.»

Boire c’est «consommer, goûter», même si l’usage a qualifié le «buveur» de trop excessif. C’est à la fois «un acte d’identité —pour s’affirmer en s’affichant— et un acte de conformité —pour s’intégrer en ingérant».

Cette histoire raconte donc beaucoup de choses sur notre société, car «en France, aucune relation de sociabilité ne peut se construire sans la médiation ou la scansion de l’alcool. Mais l’alcool peut aussi casser cette même relation».

Didier Nourrisson couvre deux millénaires pour décrire le buveur, du Gaulois au binge-drinker

Le buveur gaulois

L’image du Gaulois grand buveur est-elle justifiée? Dans de nombreux témoignages romains (douteux, selon l’historien), les Gaulois sont présentés comme des sauvages, sans éducation, passant leur temps à boire du vin (implanté en France par ces mêmes Romains). Pour Didier Nourrisson, nos ancêtres buvaient surtout de la cervoise, mais aussi de l’eau et des laitages frais ou fermentés. Peu à peu, le vin devient «agent de la romanisation et accès à la romanité».

Le buveur médiéval

La viticulture monastique développe les vignes partout en France, grâce à des abbayes, monastères et prieurés d’ordres variés. Pour leur propre consommation et pour assurer en partie leur survie... Le vin, alors toujours bu «nouveau», est encore une boisson surtout aristocratique. Pendant ce temps-là, le consommateur populaire boit «de la piquette, des boissons aigres de fruits et de feuilles fermentés, et de l’eau, trop souvent corrompue».

Et la boisson la plus répandue demeure la bière, héritière de la cervoise. Les premiers «vins médicinaux» font leur apparition, pour aider à la digestion, guérir ou requinquer les guerriers.

Au Moyen-âge nait le terme d'ivrogne. Non pas que les Gaulois ne faisaient aucun excès alcoolique... Mais en cette période de forte religiosité, l’Eglise condamne fermement l’ivresse. 

Le buveur moderne

A la Renaissance nait le mot «buveux», celui qui aime le vin. Rabelais décrit cette figure, mue par un «élan de vie», une recherche de la vérité et une sorte de fécondité créatrice.

L’amertume de la cervoise recule un peu, laissant la place à des envies de sucré avec le cidre, sauf dans le nord et l’est du pays où la bière reste dominante. Les liquides circulent sur voies d’eau, tandis que la distillation des eaux-de-vie prend de l’ampleur, tout comme les tavernes et cabarets…

En parallèle, les goûts des vins changent et «leur différenciation s’accentue, la distinction des conditions sociales l’accompagne». A cette époque, le «savoir-boire» est de rigueur et un «honnête homme» ne s’enivre pas!

Au début du XIXème siècle, de nouvelles boissons ne cessent d’apparaître: apéritifs, digestifs, et des vins et bières de meilleure qualité… Les «scènes publiques du boire» se développent, et notamment le bistrot comme quasi-institution.

Dans la deuxième partie du XXème siècle, avec le «buveur new look» arrivent des problématiques comme les taxes, l’alcool au volant, les jeunes et l’alcool, les études addictologiques…

Didier Nourrisson s’attarde aussi sur les «buveurs d’eau» dans un très intéressant chapitre. Bref, c'est un bien large (et très recommandable) panorama du buveur et de la société qui l'entoure, à travers les siècles, les lieux et les personnages du «boire». Aujourd’hui, 2,5% des Français adultes n’ont jamais consommé d’alcool. En parallèle, 3,7 millions de personnes sont actuellement considérées comme «consommateurs à risque»

L. H.

Didier Nourrisson, Crus et cuites. Histoire du buveur, Editions Perrin.