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Y a-t-il des règles pour boire un whisky? Non, mais...

Christine Lambert, mis à jour le 03.08.2013 à 11 h 15

Picasso ne se serait pas lancé dans le cubisme sans une parfaite maîtrise de l’art classique. Il en va de même avec le whisky: pour s’abstraire des règles, mieux vaut d’abord les connaître. Petit traité des rituels pas inutiles pour déguster un scotch.

Des verres de Whisky dans une distillerie de Dufftown en Ecosse. REUTERS/David Moir

Des verres de Whisky dans une distillerie de Dufftown en Ecosse. REUTERS/David Moir

«Dégustez votre whisky comme vous l’aimez, il n’y a pas de règles pour le boire» est sans doute la phrase la plus souvent prononcée par les professionnels et les puristes de l’alambic. Et la plus hypocrite. Elle précède en général un «mais» révélateur qui lui confère toute sa saveur: «Mais pour apprécier un très bon scotch, mieux vaut…», «Mais pour révéler pleinement les arômes il faut… », «Mais pour savourer les subtilités organoleptiques, on préférera… », ad lib.

Oui, il existe bel et bien des règles pour décupler le plaisir de la dégustation d’un whisky. Et nous allons sacrifier le temps d’un article (un seul, promis) à la posture d’une Nadine de Rotschild du savoir-vivre malté pour vous les détailler. «Mais»… rien n’empêche d’envoyer valser les convenances!

1. Choisir son verre

La règle:

On oublie le mal nommé «verre à whisky», le tumbler, ce godet large et trapu, au profit d’un verre de forme tulipe, à col resserré, qui concentre tous les arômes et invite à y plonger le nez pour mieux les identifier. Par exemple, la copita (ou nosing glass), verre à pied prisé des pro de la dégustation et les masters blenders, ou le Glencairn imaginé au début des années 2000. Et, bien sûr, on évite les verres colorés ou opaques qui empêchent d’admirer la robe du spiritueux.

Peut-on bafouer la règle?

Oui, on peut se la jouer Clint Eastwood au saloon et gober cul sec son tumbler – ou boire au goulot pour noyer son chagrin comme dans un vieux film noir: ça fait parfois du bien. De la même façon qu’on peut boire son champagne dans un verre en plastique et son cognac dans une tasse. Mais avouez qu’avec une flûte ou un verre ballon, le plaisir est décuplé. Nous y reviendrons, le sujet mérite un article à lui seul (si, si).

2. Faites tourner

La règle:

Imprimez un mouvement circulaire au verre en le tenant par le pied, pour oxygéner le whisky, laisser s’échapper l’éthanol, et pour admirer la couleur et les reflets de la robe, la souplesse des jambes.

Peut-on bafouer la règle?

Seulement si vous êtes privée de 2 des 5 sens: la vue et l’odorat. Auquel cas il vous sera beaucoup pardonné.

3. Reniflez

La règle:

Plongez le nez dans le verre. Ne vous contentez pas de le passer délicatement sous vos narines, allez-y, piquez franchement du pif ! Sentez, inspirez, inhalez, sniffez. Prolongez cette merveilleuse apnée, laissez venir à vous les arômes du distillat, les parfums du bois des fûts, les fragrances des céréales, les effluves de vanille, de fumée, de fruits ou d’épices… Les anglophones se régaleront des conseils d’un des plus célèbres masters blenders d’Ecosse, le tonitruant Richard Patterson, surnommé The Nose.

Peut-on bafouer la règle?

Et se priver ainsi de la moitié du plaisir? Vous n’y pensez pas, malheureux!

4. Secouez-moi, secouez-moi!

La règle:

Si les effluves d’alcool sont trop puissantes pour vous permettre d’apprécier les arômes de l’excellent scotch où se plonge votre nez, une astuce: entrouvrez la bouche tout en inhalant. Mais en principe, après quelques minutes, la plupart des vapeurs d’éthanol se seront évaporées et le «nez» de votre whisky aura déjà changé. Vous avez sans doute déjà noté combien les parfums (et le palais) évoluent entre la première et la dernière gorgée. Non? Ami lecteur, pensez à reposer le verre sur la table de temps en temps. Pour chasser plus vite les bouffées d’éthanol d’un whisky trop chargé et sentir au plus près les arômes, les professionnels lui infligent le traitement d’un vulgaire Orangina: ils referment le col du verre de la main… et secouent, secouent, SECOUENT – sans espoir de lui décoller la pulpe du fond. Puis se frottent les paumes pour mieux sentir la palette arômatique.

Peut-on bafouer la règle?

Oui. Mais seulement parce qu’il s’agit d’un conseil, pas d’une loi d’airain.

5. La première gorgée de whisky

La règle:

Avant même de tremper vos lèvres dans le verre, vos papilles s’agitent dans tous les sens, émoustillées par les préliminaires du nez. Il est temps d’entamer l’escalade pour le 7e ciel. Faites rouler la première gorgée, modeste, autour de la langue, conservez-la pour la mélanger à la salive avant de l’envoyer rebondir dans les moindres recoins de la bouche. Votre palais ainsi tapissé est prêt à accueillir les gorgées suivantes dans les meilleurs conditions. Sentez la douce brûlure, la texture du whisky, laissez les arômes chatouiller vos sens et descendre en vous tandis que monte le plaisir. Un bon single malt se déguste lentement, comme une nuit d’amour.

Peut-on bafouer la règle?

En cas de coups de blues massues, le cul sec a ses vertus. Comme une nuit d’amour, vous dit-on.

6. Que d’eau, que d’eau!

La règle:

La plupart des Français amateurs de whisky le boivent sec, pensant que l’ajout d’eau dénature la vérité du breuvage. Les professionnels de la dégustation, en revanche, n’imagineraient pas goûter un scotch sans le diluer pour en «ouvrir» les arômes – et en diminuer le degré d’alcool jusqu’à 35 ou 40%. La quantité d’eau versée dépendra donc du titrage de la bouteille: on allongera davantage un brut de fût à 57% qu’un single malt à 40%. Les experts murmurent volontiers que l’eau est un révélateur: les bons whiskies en ressortent transcendés, les mauvais s’effondrent sous les gouttes. Dans tous les cas, utilisez une eau pure, la moins chlorée et la moins minérale possible. Château Lapompe, s’abstenir.

Peut-on bafouer la règle?

On peut l’adapter : comme la plupart des lois, celle-ci se montre flexible dans l’interprétation et l’usage. Et pour cause. Tous les whiskies contiennent déjà de l’eau: l’étiquette indique le pourcentage d’alcool obtenu en vertu d’une fabuleuse alchimie, mais le reste tient en une formule résumée en 3 signes, H2O. Mon conseil: sentez, goûtez votre whisky sec, ajoutez un trait d’eau, sentez de nouveau, goûtez de nouveau, et ainsi de suite jusqu’à trouver «votre» dosage idéal. Et sachez que les singles malts les plus âgés, comme les chats, n’apprécient guère d’être mouillés.

7. Glaçons or not glaçons?

La règle:

Contrairement à l’eau, la glace anesthésie les arômes. Les Tables de la loi des Saints Alambics en interdisent donc formellement l’usage – même en cachette. Vade retro, Satanas!

Peut-on bafouer la règle?

Et comment! Par 36° à l’ombre et sans vent, il n’est pas hérétique de reconsidérer l’étiquette. En été, la chaleur permet des inconvenances ou des excentricités à bannir le reste de l’année – se pointer au bureau en pantacourt, par exemple. Pensez donc le glaçon comme un équivalent de la clim’ dans une pièce : quand la météo nous y encourage, nom de Dieu que c’est agréable! Mais à longueur d’année, c’est terrible pour la santé.

8. Appréciez le bouquet final

La règle:

Les beaux souvenirs font les plus grands plaisirs. La finale est un peu le souvenir que le whisky imprime sur votre palais et laisse à tous vos sens après la dégustation. Est-elle longue et puissante? Fugace ou persistante? Courte et frustrante? Délectez-vous de ce souvenir sur le bout de la langue.

Peut-on bafouer la règle?

Si vous avez la mémoire courte, resservez-vous un verre – à condition de vous entraîner avec modération, selon les précautions d’usage.

Christine Lambert

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Journaliste
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