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Avec le duty free, les amateurs de whisky s'envoient en l'air

Les distilleries multiplient les éditions uniquement disponibles en duty free. Ces bouteilles-là, vous ne les trouverez qu’à l’escale! Ne ratez pas l'avion quand même.

Salon d'une association de vendeurs en duty free, à Cannes, en 2009. REUTERS/Eric Gaillard

Sans même une pensée pour les ministres assignés à résidence dans l’Hexagone, les Français sont nombreux à s’envoler vers «des cieux imbéciles où jamais il ne pleut», comme le chantait Brassens. Quel que soit votre programme estival, on peut vous donner une très bonne raison de reprendre le chemin de l’aéroport: l’arrêt au rayon spiritueux du duty free.

5 milliards de voyageurs dans le monde prennent chaque année l’avion. Dans les aéroports les plus fréquentés, les hordes d’hommes et de femmes d’affaires et de touristes plus ou moins pressés se comptent par dizaines de millions (95,5 à Atlanta, 61,6 à Paris-CDG). Une clientèle à fort pouvoir d’achat pour l’essentiel et qui plus est maintenue captive – ô rêve de commerçant!– pendant 1 heure avant le décollage et parfois bien plus longtemps lors des escales.

Depuis quelques années, les commerces des aéroports ont donc entamé avec succès une montée en gamme fulgurante. Le «global travel retail» (duty free, en langage châtié) a augmenté de 7% en 2011, le whisky se taillant la part royale (+14%, soit 10 millions de litres éclusés), porté par le haut de gamme (+20%), l’ultra-premium (+15%) et le prestige (+45%!).

Des bouteilles introuvables ailleurs qu'à l'escale

Autant dire que l’amateur averti ou le voyageur furtif ne se précipitent plus pour économiser 5 euros sur le single malt ou la gnôle qu’ils peuvent acheter le reste de l’année à l'hypermarché du coin. Non. Ils cherchent la nouveauté, traquent la cuvée vintage, pistent les éditions limitées réservées au travel retail ou les avant-premières qui arriveront sur le marché des mois, parfois des années, plus tard pour mieux frimer à l’apéro.

Les plus grandes marques accordent une minutieuse attention à ces bouteilles introuvables ailleurs qu’à l’escale. Highland Park, la distillerie écossaise des îles Orcades, réputée pour ses whiskies iodés et délicatement tourbés, multiplie comme nulle autre les collections dédiées aux duty free. Les trois premières bouteilles de la série des Warriors (Svein, Einar et Harald – celui qu’il faut choisir, si vous devez choisir!) sont arrivées au printemps dans les aéroports européens, les autres suivront avant la fin de l’année.

Toujours en provenance des îles, mais du côté d’Islay, après son merveilleux PX, un single malt tourbé vieilli en fûts de sherry, Laphroaig a lancé un QA (55 euros la bouteille d’1 litre) élevé en ex-fûts de bourbon et de chêne neuf, qui envoie de la fumée pleins volumes en cabine. Bowmore fait parler le feu avec un 100° Proof (58 euros, 1 litre), un brut de fût tourbé qui titre à 57,1%: c’est du brutal au décollage, mais l’atterissage se fait en douceur et vous plonge en lévitation pendant tout le voyage.

Plus difficile à trouver, l’autre nouveauté airport de Bowmore, le Springtide (140 euros), a essentiellement vieilli en futs de sherry oloroso. Un peu plus au nord, Jura a baptisé Turas-Mara («long voyage», en gaélique) son bouquet de vanille, toffee et cerise noire (50 euros). Et de l’île de Skye s’envole le Dark Storm (48 euros, 1 litre), un Talisker vieilli en fûts de chêne bien brûlés.

Les voyageurs qui transitent par les aéroports espagnols et anglais pourront espérer tomber sur un exemplaire de la très confidentielle Glen Deveron Royal Burg Collection, des whiskies de 16, 20 et 30 ans d’âge (46 à 160 euros) produits par la distillerie écossaise Macduff.

Le duty free, un sixième continent

Les amateurs de speysides tenteront de mettre la main sur le Glenfiddich Age of Discovery red wine cask finish, un 19 ans affiné en vin sud-américain (85 euros environ). The Balvenie propose en avant-première le batch 7 de son divin Tun 1401 (200 euros), dont les stocks ne résistent jamais très longtemps au flot des passagers, et la Triple Cask Collection (12, 16 et 25 ans), lancée à Edimbourg. Glenrothes, qui a fait du travel retail son 3e marché, a embouteillé le trio Manse Brae (de 40 à 140 euros) pour vous faire rater la correspondance.

«Les aéroports sont devenus une vitrine essentielle pour les distilleries», reconnaît Ludovic Ducrocq, brand ambassador chez Grant’s, qui a lancé son 25 ans d’âge en duty free deux ans avant de l’expédier en France en janvier:

«On s’est offert ainsi un lancement mondial en négociant avec moins d’une dizaine d’opérateurs de duty free. Les éditions spéciales travel retail, quant à elles, permettent de créer le buzz, tout en augmentant nos marges. Car les duty free, qui exigent des prix inférieurs à ceux pratiqués sur les marchés locaux, ne peuvent nous empêcher de vendre plus cher ces éditions qui n’existent pas ailleurs.»

Le travel retail forme aujourd’hui un 6e continent, incontournable. Il représente même le 3e marché d’un géant comme Pernod-Ricard (Chivas, Ballantine’s, Aberlour, Jameson…), derrière les Etats-Unis et Chine, et devant la France. Certains aéroports internationaux comme Singapour, Séoul ou Dubai ont donc fort à propos constitué des caves qui donnent envie de rater l’avion (et le suivant) – même si deux des plus beaux espaces, Londres et Amsterdam, sont plutôt des destinations où les Français se rendent en train.

Attention aux douanes (et aux douaniers)

Le très complet «World of whiskies» de Londres-Heathrow pourrait nous inciter à renoncer à l’Eurostar, puisqu’on peut y déguster les nouveautés. Il est décliné en version réduite à Edimbourg. Amsterdam-Schiphol s’est imposé comme le rendez-vous des connaisseurs dotés d’au moins 5 cartes Gold. On se plante devant la collection de Dalmore comme pour admirer les bijoux de la couronne. Toute la vieille noblesse du scotch écossais se côtoie sur les rayons – oui, vous avez bien lu l’étiquette, certaines bouteilles sont plus agées que vous. De mi-août à fin septembre, ce sera le seul endroit où acheter l’une des 6 premières carafes du Famous Grouse 40 ans (2.000 euros quand même).

A Dubai, même les plus pressés n’ont aucune excuse pour ne pas céder aux multiples tentations: on peut précommander en ligne (www.leclos.net) et récupérer ses achats avant de sauter dans l’Airbus. Le 2e plus grand duty free (derrière Séoul) attire les collectionneurs de Macallan rares avec une série de vintages des années 40 et 50 à donner le vertige (les prix, eux, vous plongent dans un coma profond). Plus abordables, le GlenGrant Cellar Reserve 1992 (58 euros, une affaire !), qui n’était vendu auparavant qu’à la distillerie, ou la gamme Fine Oak que Macallan cesse de commercialiser en France.

Dublin offre aux amateurs de whiskeys irlandais tous les grands classiques de la verte Erin et quelques pot still. On se penchera avec attention sur la collection assez complète de single malts de Tyrconnel (dont le madeira finish 10 ans) et de Connemara. C’est aussi l’occasion de s’offrir le Michael Collins blend, créé pour le marché américain. Ou de craquer pour un cruchon de Locke’s, un single malt de la distillerie Cooley non commercialisé en France.

Une dernière recommandation avant d’embarquer: prenez un vol direct, ou attendez la dernière escale pour compléter votre cave. Les douanes de certains aéroports n’hésitent pas à confisquer les liquides achetés au duty free de l’embarquement précédent, y compris lorqu’ils sont scellés sous plastique transparent avec le ticket de caisse. Amis douaniers lisboètes qui m’avez carrotté à l’escale un Leif Eriksson d’Highland Park acheté au Brésil, cet article vous est dédié ;).

Santé et longue vie!

Christine Lambert

Attention: l'alcool est toujours à consommer avec modération et la réglementation en matière de transports de spiritueux y aide un peu: vous pouvez rapporter en France 10 litres de spiritueux depuis l'Europe pour votre consommation personnelle. Et un litre depuis l'extérieur de l'UE.

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