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Chéri, j'ai codé les gosses

Slate.com, mis à jour le 25.07.2013 à 16 h 47

Nous avons noté tout ce que faisait notre enfant dans des tableaux Excel. Y compris le contenu de ses couches. Et cela nous a permis d’être de meilleurs parents.

REUTERS/Jamal Saidi

REUTERS/Jamal Saidi

C'est dès ma grossesse que j’ai commencé à être obsédée par l’idée de quantifier mon enfant. A 35 ans, j’allais accoucher pour la première fois et la médecine moderne avait inventé une nouvelle catégorie pour désigner les mères comme moi: «âge maternel avancé.» Au cabinet médical, on m’avait donné une brochure jaune égrenant toute une liste d’instructions pour les femmes dans mon état.

Faire de l’exercice, mais pas trop, faute de m’exposer à des problèmes placentaires. Surveiller ma consommation de sucre, pour éviter de contracter un diabète gestationnel et de donner naissance à un bébé géant. M’assurer que mes vitamines prénatales contenaient suffisamment de DHA, sinon le cerveau de mon bébé risquait de ne pas se développer correctement.

Alors à 16 semaines, je me suis transformée en limier gestationnel. J’ai fait un tableau avec toutes les données possibles et imaginables que j’ai pu soutirer à mon médecin, plus toutes les notes personnelles que j’avais prises sur moi. Je me pesais tous les jours, pour être sûre que je ne prendrais pas un gramme de plus que les 12 kilos recommandés pendant toute ma grossesse. Je comptais chaque milligramme de DHA pour atteindre mon objectif quotidien de 300mg. J’ai acheté un thermos spécial avec un couvercle pourvu d’un marquage permettant de repérer où j’en étais dans mes 10 verres d’eau quotidiens. Le soir, je transférais le chiffre dans mon ordinateur.

Et ça s’est passé comme ça pendant les cinq mois qui ont suivi. Je rapportais à la maison des copies de mon dossier et de mes examens médicaux, notais ma tension et mon taux de glycémie, mes échographies, le rythme cardiaque du bébé, la position fœtale et le reste.

Soulager mon angoisse

Mon côté logique savait que ces saines habitudes et toutes mes précautions n’étaient pas une garantie infaillible que mon enfant ne serait pas atteint d’autisme ou de mucoviscidose. Mais retranscrire ces informations sous forme de graphiques en couleur m’aidait à soulager mon angoisse.

Bien que nous ayons mené les recherches les plus exhaustives possibles sur le développement des nouveau-nés et la néoparentalité, rien n’aurait pu nous préparer à ce qui s’est produit ensuite. Notre fille perdit un peu de poids le lendemain de sa naissance, ce qui, nous assura-t-on, était normal. Le jour suivant, un autre examen montra qu’elle avait perdu plus de 10% de son poids de naissance. Je reçus la visite de trois consultantes en lactation, chacune me dispensant des conseils différents sur les moyens de s’assurer qu’elle mangeait suffisamment. Une autre infirmière suggéra que je ne tenais pas mon bébé correctement, et qu’en fait il me fallait la porter blottie comme un ballon de rugby (comme si je savais ce que cela voulait dire.)

Mon premier tableau

La situation menaçant de devenir critique, notre pédiatre nous demanda de suppléer à sa tétée quotidienne à l’aide de lait en poudre et de commencer à mesurer exactement combien elle prenait. Quantifier les habitudes alimentaires de notre bébé? Enfin une instruction qui nous permit à tous les deux de nous détendre.

J’ai élaboré le premier tableau pour noter ses 10 repas quotidiens. Dans les colonnes figuraient la dose de lait en poudre et de lait maternel ingurgité, l’heure, le nombre et l’aspect des couches pipi, des couches caca, plus une catégorie spéciale que j’avais baptisée «dessert.» Puisque notre objectif était de faire prendre du poids à notre fille, nous espérions qu’elle serait intéressée par un petit supplément après chaque tétée.

Nous avons téléchargé le tableau sur notre réseau à la maison, pour que mon mari et moi puissions y avoir accès et le mettre à jour en temps réel depuis n’importe lequel de nos ordinateurs. Comme notre fille avait perdu trop de poids, on m’avait dit d’utiliser un tire-lait et de mesurer la quantité que je lui donnais (j’étais censée la laisser téter, mais notre objectif premier était avant tout de nous assurer qu’elle s’alimentait de façon suffisante). Après le premier repas à la maison, j’ai placé mon ordinateur portable sur la table de nuit à côté du lit et j’ai rempli le tableau tout en essayant de faire roter ma fille:

Heure: 11h15.
Lait maternel: 75 millilitres
Supplément poudre: aucun
Couche pipi: 1
Échelle de jaune (1 = clair, 10 = appeler l’hôpital): 3
Couche caca: 1
Échelle caca (1 = moutarde, 5 = pâté, 10 = goudron): 5
Dessert: 0

À 2 heures du matin le lendemain, j’ai tenté de réitérer l’exercice. Ordi portable sur la table de nuit de gauche, bébé branché au sein droit. La lumière blanche trop crue ou le tapotement de mes doigts, l’un ou l’autre, gênant le bébé et mon mari endormi, nous avons donc opté à la place pour un classeur géant et un tableau sous forme papier. Plus tard, nous transférions les données sur notre réseau informatique.

Une nouvelle ligne au tableau

Puisque nous traquions déjà tout ce qui entrait et sortait de notre fille, nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de suivre aussi ses habitudes de sommeil. Nous avions déjà décidé de l’aider à faire ses nuits et nous étions curieux de voir si à certains moments de la journée correspondait une meilleure qualité de sommeil. Si nous lui lisions une histoire pendant la tétée, son sentiment de calme serait-il impacté? Est-ce que le bruit du climatiseur la rendait plus tendue, plus alerte? Y avait-il d’autres déclencheurs, comme les cloches de l’église d’en face, ou une sonnerie de téléphone portable?

Nous avons rajouté une nouvelle ligne au tableau.

Heure: 18h30.
Lait maternel: 60 millilitres
Complément poudre: 30 millilitres
Couche pipi: 1
Échelle de jaune (1 = clair, 10 = appeler l’hôpital): 3
Couche caca: 2
Échelle caca (1 = moutarde, 5 = pâté, 10 = goudron): 3 et encore 3
Dessert: 10 millilitres
Sommeil: 14h30–18h30. 4 heures. On l’a réveillée pour la nourrir; elle est restée ensommeillée tout le temps.

À la fin de la deuxième semaine, le poids de notre fille avait atteint exactement son objectif. Notre pédiatre nous a annoncé que nous pouvions assouplir notre rythme rigide pour les repas, et que nous n’avions plus besoin de remplir de tableaux.

Mais pourquoi arrêter? Nous avions déjà remarqué que quelques tendances se dégageaient, et nous avions permis à la saisie de données de dicter notre parentalité. Lui chanter toujours la même chanson pendant la tétée de 18h30 semblait encourager un sommeil plus long et plus calme. L’emmailloter garantissait un sommeil 90% plus paisible que la laisser libre de ses mouvements. C’est vers 11h, 16h30 et 20h qu’elle semblait avoir le plus faim, nous avons donc conservé la même rigidité dans les horaires de repas.

Quantifier pour optimiser son développement

À nos yeux, si les pleurs étaient le seul moyen de communication de notre petite fille, nous pouvions en tout cas avoir une conversation profondément intime et bénéfique avec elle par le biais de ces données. Nous nous sommes rendus compte que nous pouvions quantifier et étudier notre enfant afin de tenter d’optimiser toutes les phases de son développement.

Nous avons donc tenté toute une série de petites expériences. Comme nous avions lu des études montrant un lien positif direct entre la future réussite scolaire et le nombre de mots auquel un bébé est exposé, nous avons mesuré son degré d’attention en fonction du moment de la journée et de ce que nous lui lisions. Pendant les tétées, nous lisions à voix haute d’anciens numéros du New Yorker et de Popular Science ainsi que certains des livres cartonnés qu’on nous avait offerts. Était-elle plus éveillée à 9h ou avant sa sieste de l’après-midi? Préférait-elle surtout des photos et quelques mots, ou était-elle plus contente de nous écouter lire de longs passages? (Il est certain que son niveau d’excitation correspondant au nôtre, son intérêt pour les histoires de robots lunaires et de fusions d’entreprises de médias était sans doute très superficiel).

Lorsqu’elle a eu 6 mois, nous avons ajouté un onglet au tableau pour les nouveaux aliments. Céréales de riz, 2 cuillérées à café le 3 octobre. Carottes vapeur en purée, 30g le 30 octobre; n’a pas du tout aimé. Patate douce vapeur en purée, 30g le 10 novembre, a encore moins aimé. Petits pois vapeur en purée, 60g le 18 novembre, en a réclamé plus.

Après la nourriture, les mots

Ensuite nous sommes passés au vocabulaire. Le 10 décembre, dit régulièrement «ga» et «mmm». «Da-da» le 22 décembre. «Ah» pour «maman» le 30 décembre.

À 15 mois, nous connaissions les 37 mots complets qu’elle maîtrisait et les 11 sons divers dont elle se servait pour désigner des objets concrets. Comme nous avions pleinement conscience qu’elle adorait les activités interactives et que le livre de Taro Gomi Tout le monde fait caca déclenchait chez elle des crises de rire hystérique, nous avons créé quelques jeux simples pour l’aider à apprendre ses parties du corps et le système digestif.

Lors de sa visite des 18 mois chez le pédiatre, elle était capable de montrer où était sa gorge, sa cheville, ses sourcils, ses dents, son tibia, son genou et son nombril quand on le lui demandait, et tout était noté dans notre série de tableaux, que nous avions préparés pour le rendez-vous.

«Tout va bien» a dit le pédiatre. Notre enfant était éveillée et en bonne santé.

«Si vous deviez donner une note, disons entre 1 et 10, pour nous dire où elle se situe, vous nous donneriez quoi?» a demandé mon mari.

«Je n’ai aucune inquiétude franchement...» a répondu le pédiatre.

«D’accord, mais si vous regardez toutes ces données et son stade de développement par rapport à celui des autres enfants de son âge, vous en pensez quoi?» ai-je insisté, en lui tendant de nouveau notre classeur géant rempli de tableaux. «Est-ce qu’il y a un moyen d’optimiser son développement?»

«Et si vous notiez juste avec une lettre? Elle aurait plutôt C+ ou B?» est intervenu mon mari.

«Écoutez. Votre fille aurait un bon A- aujourd’hui» a-t-il fini par répondre. «Mais vous deux vous auriez C. Il faut vous détendre. Laissez les tableaux à la maison la prochaine fois.»

Notre pistage de données peut vous sembler obsessionnel, exagéré ou tout simplement bizarre. Laissez-moi replacer la chose dans son contexte.

Cette surveillance—que nous poursuivons, des années plus tard—est notre manière à nous de prêter à notre enfant une attention profonde et sincère. Et j’ai une preuve concrète que ça marche.

Une preuve d'attentions

La semaine dernière pendant le cours de danse classique de ma fille, quatre mères étaient assises derrière un miroir sans tain relativement transparent, iPhones tendu en position enregistrement du début à la fin. Je me suis installée sur le canapé de manière à pouvoir jeter de temps à autre un coup d’œil à ce que faisait sa classe sans pour autant la distraire.

Une des mamans, particulièrement bavarde, racontait à toutes les autres que sa fille s’était «vraiment prise de passion pour la danse» et qu’étant donné que son mari mesurait 1 mètre 95, elle allait forcément devenir grande et mince. «Elle sera ballerine professionnelle», ajouta-t-elle, d’un air détaché. Les autres parents hochèrent poliment la tête. Puis elle se tourna vers moi.

«Votre fille c’est la petite aux cheveux frisée n’est-ce pas?»

Il y avait quatre enfants dans le groupe. La mienne, la sienne et deux Asiatiques.

«Oui» répondis-je, impassible.

«Eh bien elle n’a pas l’air de s’amuser beaucoup» asséna-t-elle. «Je crois que quelque chose ne va pas

Environ 10 minutes plus tard, la porte s’est ouverte et ma fille a couru vers moi arborant l’immense sourire qui lui est coutumier. «Le professeur nous a donné des autocollants en forme d’étoile aujourd’hui!» a-t-elle claironné. «J’ai appris à sauter comme ça» ajouta-t-elle, lançant ses pieds minuscules dangereusement près de mon genou droit. «Tu as vu ma position spéciale? J’étais une cow-girl à l’envers

Le lien intime par le biais des données

J’ai jeté un œil à la mère dont la future ballerine professionnelle avait pleuré avant le cours et chouinait à présent parce que ses chaussons la serraient, qu’il faisait trop chaud dans la salle de danse et qu’elle n’aimait pas la musique. «On est obligées de revenir ici?», ne cessait-elle de répéter.

Il y a de nombreuses différences entre cette maman bavarde et moi, mais ce qui nous distingue le plus est notre manière de prêter attention à nos enfants. Ses réactions ne vont que dans un sens. Elles s’inscrivent dans l’instant et superficielles, et ne prennent en compte d’aucune façon ce que pense vraiment son enfant.

Moi j’ai des années de données et d’identification de tendances collectées dans le cadre de mon rôle de mère. Toutes ces informations ont nécessité une attention immense, qui nous a permis d’observer et de noter les nombreuses nuances et potentialités de notre fille, et les défis qu’elle a relevés. Nous ne la fliquons pas, et nous ne sommes pas des parents YouTube toujours prêts à dégainer notre téléphone portable. Nous, nous pistons tranquillement mais de façon consciente ce qui éveille notre fille et la manière dont elle réagit à différentes situations.

Je dirais que le lien extrêmement intime que nous entretenons avec notre enfant par le biais des données que nous relevons nous aide à être de meilleurs parents. Examiner ces informations sous toutes leurs formes, découvrir ce qui va lui permettre de donner le meilleur d’elle-même et comprendre ce qui peut déclencher la frustration, puis lui donner les outils pour lui permettre d’explorer à fond ce qui l’intéresse, c’est la base des meilleures philosophies de l’éducation, comme la méthode Montessori. Les psychologues affirment que c’est de cette vraie attention dont les enfants ont besoin, et nous savons que c’est cela qui les propulse vers de nouveaux sommets.

Notre méthode, à nous, a juste des tableaux en plus.

Amy Webb

Traduit par Bérengère Viennot

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