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Témoignage: «Moi, Alain Deloche, chirurgien cardiaque, opéré à cœur ouvert»

Sophia Publications, mis à jour le 11.07.2013 à 9 h 43

C’est la fable de l’arroseur arrosé. Cardiologue de réputation mondiale. Dans un hôpital de pointe, Alain Deloche a opéré plus de 20.000 cœurs malades. Un jour, c’est à son tour de s’allonger sur le billard…

Je croise le regard d’Eric, visage sombre. C’est comme si j’avais reçu un uppercut au foie. J’ai compris. «Positif au troisième palier», confirme la cardiologue en charge du test. Un patient aurait eu besoin d’explications: positif, ça sonne bien! J’en ai vu ressentir cette cruelle fausse joie. Pas moi. J’accepte la scintigraphie dans la foulée. On a du mal à trouver mon artère pour injecter le produit radioactif. «Positif», m’annonce à nouveau le médecin. Les troubles ne sont pas graves mais sérieux. Je pâlis. Ce n’est pas possible, la semaine dernière j’étais encore à Kaboul…

Une coronographie s’impose. Un rendez-vous annulé l’après-midi même et je me laisse faire, docile. Le médecin me dit qu’il doit sortir regarder les images. Je le sens gêné: les écrans sont sous son nez ! C’est sérieux, c’est sûr. «Sténose du tronc à 50%.» Je n’ai même pas regardé mes résultats. Je sais que je suis bon pour un pontage. Le cardiologue me rassure en peu de mots. «Chirurgie, oui, mais… des boulevards.» Cela veut dire que l’opération de mes coronaires se présente sans complications particulières. Toujours ça de pris.

Et si je refusais l’opération? Des patients m’ont tenu tête parfois. J’ai toujours respecté, tout en essayant de convaincre. Le pire n’est pas toujours sûr. J’hésite… une seconde! Il faut le faire. Mais où? Pas question d’aller vers le libéral, pas moi. J’ai fait toute ma carrière à l’hôpital public. J’appelle Alain Carpentier aux États-Unis. «Il n’y a pas d’autre choix», martèle-t-il. Mal assuré, je lui ai dit que je pensais confier mon cœur à Jean-Noël, mon ami, mon frère depuis trente ans. Chez moi, à Pompidou. Je l’ai vu à l’œuvre dans les pires situations. Excellent, efficace, calme, concentré, tout en retenue. Je lui sais gré de n’avoir pas montré trop d’émotion en acceptant.

L’opération est prévue dans deux jours. Je range mes affaires. Mine de rien, je procède à un léger ménage dans mon bureau. Au cas où… J’ai opéré vingt mille personnes dans ma carrière, l’équivalent d’une jolie ville de province. Tout Dax sur mon billard ! Je peux être fier d’avoir sauvé des vies. Pourquoi faut-il, maintenant, que seuls les échecs me reviennent en mémoire ? Une trentaine en quarante ans de pratique.

Ce gamin au cœur énorme que j’ai blessé en lui sciant le sternum. Affreux. Mais pour mon cas personnel, pas de danger de ce côté-là. Une autre erreur. L’opération s’est bien passée. L’aiguille a dérapé. Fatal. Déchirure de l’aorte. Impondérable comme on dit. Je sais bien que ce n’est pas vrai. C’est moi qui ai été maladroit. Si Jean-Noël faisait lui aussi une erreur? Même les meilleurs ne sont pas à l’abri. Non, pas lui. Il est si précis, méticuleux. Mais opérer un ami de trente ans, ça peut perturber.

Heureusement que je n’ai pas prévenu mes proches, qui vont à coup sûr m’en vouloir. Si Florence, ma fille aînée, avait appelé Jean-Noël juste avant ! Le pauvre… «Je te confie papa.» La dernière chose qu’un chirurgien veut entendre avant de passer au bloc. Si jamais elle avait su quelque chose, elle aurait bien mal caché son inquiétude au bout du fil… J’ai bien fait de mentir.

Examen positif, besoin de faire une exploration qui conduira éventuellement à un geste. Voilà. C’est tout de même mieux que d’annoncer qu’on va m’opérer à cœur ouvert pendant des heures, arrêter mon palpitant, etc. Il sera bien temps ensuite d’affronter les reproches. Si tout se passe bien. J’ai la trouille. Des infections. Les statistiques sont dix fois plus élevées que pour les erreurs. Un cas sur cent parfois. Je me souviens de ce patient qui avait peur que le bloc soit mal nettoyé. Le pauvre, s’il savait ! Les germes les plus présents sont ceux qu’il trimballe sur lui, partout ! Enfin moi, au moins, j’ai fait un lavage énergique dès potron-minet, comme un vrai obsessionnel. Méthodique, compulsif, je reste plus d’une demi-heure sous la douche. Une bonbonne entière de Betadine sur tout le corps. Deux shampoings. La peau, les cheveux, je suis plus jaune qu’un champ de colza.

J’arrive au bloc. Je suis calme enfin. Mes nombreux voyages en Asie m’ont appris que la destinée, ça existe. Je suis prêt. L’assistant de Jean-Noël ce jour-là est un gars formidable. Bientôt mon corps disparaîtra pour ne laisser voir qu’une bande de peau offerte au bistouri électrique. L’anesthésiste s’occupe de moi. Je veux dire quelque chose. Trop tard. Trou noir. Je ne peux pas ouvrir les yeux. J’entends les bruits de la «réa» qui me sont familiers. Ouf, pas de coeur artificiel, ça s’est bien passé. Les bips-bips sont rassurants. Je ne peux pas bouger mais je n’ai pas trop mal. On me délie les bras. Mince! ils m’ont drogué. Je ne voulais pas de morphine. Je préfère sentir la douleur. Être opéré, ça fait mal, c’est normal. Je n’aime pas être vaseux. Ils auront voulu me faire plaisir. Ils sont gentils. Arrive Jean-Noël. Nos regards se croisent. Je suis rassuré. Il est avare de mots inutiles. «Je n’ai aucune arrière pensée.» Tout va bien. Pas besoin d’en dire plus. Je le regarde. Je ne lui dis pas merci. Pas pour ça. On s’est compris. Je sors rapidement de réa pour regagner ma chambre.

Édith, l’infirmière, entre sans attendre après avoir frappé. Me voilà malade chez moi et ces détails m’agacent. Pourquoi faut-il aussi que la télévision soit payante? Les premiers jours, c’est la seule activité possible: je suis allongé, passif, faible. Cela devrait être inclus dans le forfait. Pourquoi le petit déjeuner n’est servi qu’à 9 heures quand on est réveillé depuis des heures? Mais je m’énerve pour des broutilles. Si l’hôpital ne souffrait que de ça. Ces 35 heures trop vite appliquées qui ont désorganisé de nombreux services.

Cette implacable logique comptable alors que vous sortez votre carte Vitale sans même soupçonner combien coûtent les soins prodigués. Pour mon triple pontage, cela se chiffre à 14.700 euros. Il y a les soins rentables, ces opérations que la Sécu paie aussi régulièrement qu’un métronome, et puis les autres. Ces lits occupés par des personnes âgées ou des gens en grande difficulté sociale, qui ont plus besoin d’être entourés que soignés. Quand donc trouvera-t-on pour eux une solution hors de l’hôpital?

J’en ai marre de ressasser tout ça. J’enfile mon survêtement. Rester au lit toute la journée, très peu pour moi. Je me promène dans le couloir. Je suis content. Je n’ai même pas raconté d’horreurs à mon réveil de l’anesthésie, comme il arrive parfois. Les malades n’en gardent aucun souvenir, mais l’équipe… Alain Carpentier a calmé ma fille, furieuse d’avoir été tenue à l’écart. Déjà je réfléchis à ma rééducation. Le vélo, ça me connaît… Le contrôle au bout d’un an ne décèle rien d’anormal. J’ai 72 ans aujourd’hui. Un nouveau contrôle m’attend dans deux ans. Ai-je senti que la boucle était bouclée? Toujours est-il que la dernière opération à laquelle j’ai participé à Georges-Pompidou, c’est la mienne.

Blandine Hennion

Qui est Alain Deloche ?

Il a débuté sa carrière en chirurgie cardiaque à l’hôpital Broussais, à Paris, où fut réalisée en 1968 la première greffe française. Il y a exercé pendant trente ans, côtoyant notamment Alain Carpentier, l’inventeur du coeur artificiel. En 2001, il prend la direction du pôle cardiovasculaire de l’hôpital européen Georges-Pompidou. Aujourd’hui, à 72 ans, il s’implique toujours plus dans La Chaîne de l’espoir, une association qu’il a fondée en 1988 pour soigner les pathologies cardiaques d’enfants de pays pauvres, de Maputo (Mozambique) à Kaboul (Afghanistan), du Cambodge à l’Irak.

 

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