LifeScience & santé

Les «alimentations particulières», la fin du repas partagé?

Lucie de la Héronnière, mis à jour le 08.07.2013 à 12 h 46

A force d'avoir chacun son régime, va-t-on finir par manger tout seul dans son coin?

Christmas Cheer/ Shaun Dunphyvia Flickr CCLicence By

Christmas Cheer/ Shaun Dunphyvia Flickr CCLicence By

Même si manger est toujours un acte extrêmement social, de plus en plus de gens adoptent volontairement des «alimentations particulières» (sans viande, sans gluten, sans cuisson, etc.), pour des raisons diverses, éthiques, politiques, spirituelles, de bien-être...

La commensalité (le fait de manger ensemble) peut alors être remise en cause. Va-t-on bientôt manger chacun dans son coin?

A la suite du colloque «Les alimentations particulières» de l’OCHA (Observatoire Cniel des habitudes alimentaires), un groupe de chercheurs, sous la direction de Claude Fischler, sociologue et directeur de recherche au CNRS, vient de publier l’ouvrage Les Alimentations particulières, Mangerons-nous encore ensemble demain?, aux éditions Odile Jacob.

Dans une perspective interdisciplinaire, en sciences humaines et biomédicales, le livre décrypte ainsi le constat suivant:

«Si une minorité de la population est soumise à des exclusions alimentaires pour des raisons médicales réelles impliquant des contraintes très lourdes voire discriminantes, dans la plupart des cas il s’agit de choix personnels volontaires vécus comme une liberté, voire une libération.»

Mangeur social

Pourquoi et comment? Déjà, il faut souligner le caractère hétéroclite des «alimentations particulières». Parce que les raisons sont très diverses et variées. Tout comme les façons de mettre en place ces manières de manger, avec un groupe ou bien comme un choix solitaire. Ou les deux: par exemple si on est le seul dans son groupe d'ami à adopter un régime sans gluten, mais qu'en parallèle on retrouve une «communauté» sur le web ou dans les restaurants spécialisés.

Mais tous ces choix peuvent impliquer d’accepter «une “exclusion” ou une extraction, volontaire ou non du cercle des convives, du repas partagé, une exception ou une revendication de l’individu par rapport à la collectivité».

Car comme le soulignait Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition à l'Institut Pasteur de Lille, lors de la présentation de l’ouvrage, l’être humain est un mangeur omnivore, intermittent, gourmand et... social. 

Allergies multiples

L’ouvrage s’attarde sur de nombreuses «alimentations particulières». Par exemple, l’allergie alimentaire touche 3,4% des Français. Une grande différence avec les 30% de personnes qui se disent allergiques, auto-diagnostiqués. Les chercheurs identifient alors certaines croyances, pour que médecins et patients se comprennent mieux.

En parallèle, les «vrais» allergiques ou intolérants souffrent de leur alimentation particulière forcée et de ne pas pouvoir manger avec les autres, selon les témoignages recueillis. Souvent, les parents rusent pour maintenir la commensalité pour leur enfant.

Régime préhistorique…

Les régimes, quels qu’ils soient, relèvent aussi des alimentations particulières telles qu'analysées dans l'ouvrage.

Des régimes plus ou moins farfelus et basés sur des connaissances pas toujours fondées. Jean-Denis Vigne, archéologue et biologiste, s’est ainsi plus particulièrement penché sur le régime préhistorique, qui connaît un succès croissant, surtout aux Etats-Unis. Un régime qui prône le retour à la nourriture de nos ancêtres, avec la suppression du sel, du sucre, du lait et des céréales, mais 30% de viandes (surtout du gibiers), abats et poissons, et 70% de «noix» diverses, légumes fruits, baies, et tubercules... 

Il confronte alors «l’image populaire» de l’alimentation préhistorique, et «les savoirs scientifiques accumulés par l’archéologie». Eh bien, ce sont deux réalités très différentes. D’abord parce qu’«une multitude» d’espèces se sont succédé chez les hommes préhistoriques, avec des régimes différents. Et ensuite parce que nos ancêtres ont toujours adapté leur alimentation aux lieux où ils se trouvaient, en fonction des époques. 

… Ou régime amaigrissant

Jean-Michel Lecerf aborde quant à lui «les dessous des régimes amaigrissants: raisons et déraisons». Il rappelle les conclusions de l’ANSES et évoque les «effets indésirables des régimes»: troubles du comportement alimentaire, reprise de poids, «réduction de la masse maigre et du métabolisme de base, la masse maigre contenant bien sûr les muscles, mais aussi les os!», perturbations somatiques ou comportementales, voire repli sur soi...

Il l'affirme:

«Il est clair que l’omnivore est en perpétuel questionnement sur ce qu’il doit manger et que ceci peut être source d’embarras, voire d’anxiété. Etre au régime peut être une façon de ne pas se poser de question, voire de conjurer des peurs alimentaires.»

En quelque sorte, quand on ne sait plus ce qu'on mange, on essaye de se réapproprier notre alimentation en choisissant nos propres critères et particularismes. 

Lors de la présentation de l’ouvrage, il rappelait que «l’aliment nous fait d’abord du bien, avant de nous empoisonner! Les alarmistes disent bonne chance à la place de bon appétit, je n’en suis pas...»

Selon lui, on a exagérément médicalisé l’alimentation:

«Il n'y a ni aliment parfait, ni aliment mauvais. Il faut démédicaliser l’alimentation et remédicaliser la prise en charge de l’obésité.»

Encore plus excluantes, l’orthorexie, l'obsession du bien manger, thème développé par Camille Adamiec (interviewée par ici en 2012), ou les peurs alimentaires.

Individualisation et resserrement des liens

Les chercheurs se demandent donc si ces revendications d'alimentations différenciées remettent en cause le partage et la commensalité... Il semblerait que manger différemment ne sonne quand même pas (encore?) la mort du lien social par la table. 

C’est Jean-Pierre Poulain, sociologue de l'alimentation, qui clot l’ouvrage, avec un éventail des évolutions des modèles alimentaires.

Ces changements «retravaillent, réorganisent, reformatent l’espace social alimentaire. Parmi eux, certains favorisent l’individualisation, d’autres retendent ou renouent des liens avec différentes catégories d’acteurs».

Parmi les changements qui renouent des liens, on trouve «la patrimonialisation de l’alimentation et la gastronomisation des cuisines paysannes» et tout ce qui s’en suit (solidarité intergénérationnelle, protection et valorisation), la politisation (qui fait émerger la figure du mangeur citoyen), ou le développement des préoccupations environnementales... 

La médicalisation favoriserait l'individualisation. Elle nous projette seul face à notre façon de manger, «particulière» ou non, à penser si tel ou tel aliment sera bon pour notre corps. Chacun individualise son assiette, mais cela ne veut pas forcément dire que chacun mange dans son coin. 

Et de conclure avec le défi pour le futur:

«Articuler et réarticuler sans cesse le "fait nutritionnel” qui au fur et à mesure que les connaissances avanceront –par l’identification de facteurs personnels de risque– va promouvoir inéluctablement l’individualisation du rapport à l’alimentation, avec le “fait alimentaire” qui nous rappelle que manger, au-delà du nutritionnel, est un acte de partage, un acte social, un acte de sens qui s’inscrit dans des cadres culturels. 
Un acte qui tire des fils entre les hommes dans le présent comme dans le passé et le futur, dans la proximité comme dans la globalité. Fait nutritionnel et fait alimentaire, deux dimensions qui participent au bien-être et à la santé des mangeurs humains et à la qualité du vivre ensemble.»

Réconcilier «fait nutritionnel» et «fait alimentaire», vaste défi. Pour que l'on continue à manger tous ensemble, tout en se préoccupant du contenu de nos lasagnes. Et pour que l'individualisation potentielle de nos assiettes ne menace pas la convivialité.

Aujourd'hui, à 13h, la moitié des Français sont à table, donc a priori plutôt ensemble. Parallèlement, pour le moment, manger seul n’est pas forcément bien accepté dans nos cultures.

Ceci dit, le premier restaurant éphémère spécialement conçu pour manger seul vient d’ouvrir à Amsterdam, avec comme objectif de briser un tabou social. Plus de honte à demander une table pour une personne, sous le regard plein de compassion des familles et des couples, car le restaurant ne propose que cela, rapporte le site Design Taxi. L'endroit s'appelle «Eenmaal» et n'a ouvert que pour deux jours. 

Le restaurant éphémère se veut être une véritable expérience plus qu'un simple lieu de restauration. L'initiatrice Marina van Goor explique sur Pop Up City:

«"Eenmaal" est un restaurant comme les autres, mais une chose est totalement différente: on y trouve seulement des tables pour une personne ici. "Eenmaal" est une expérience excitante pour ceux qui ne sortent jamais dîner seuls, ainsi qu'une opportunité attrayante pour ceux qui dînent souvent seuls au restaurant.»

Le restaurant doit faire partie d'une plus grande opération visant à briser le tabou que représente le fait de dîner seul, selon l'organisatrice de l'événement.

L.H.

Lucie de la Héronnière
Lucie de la Héronnière (148 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte