LifeScience & santé

Comment le poulet a perdu son pénis

Michel Alberganti, mis à jour le 07.06.2013 à 9 h 59

La famille des Galliformes est victime d'un défaut génétique qui provoque l'arrêt du développement du phallus. Pour se reproduire, elle a inventé le «baiser cloacal».

Haan Joepie - Photo : art e mis, sur Flickr

Haan Joepie - Photo : art e mis, sur Flickr

Un problème de reproduction? Pas vraiment si l’on considère que l’on abat environ 52 milliards de poulets chaque année sur Terre... Et pourtant, les poulets et les coqs n’ont pas de pénis. Une énigme pour les biologistes et les spécialistes de l’évolution. D’autant que d’autres oiseaux, comme les autruches, les kiwis, les cygnes ou les canards, possèdent bien un phallus.

Alors pourquoi les poulets, les coqs et les dindons en sont-ils dépourvus ?

Une partie de la réponse se trouve dans l’article publié par la revue Current Biology du 6 juin 2013. L’équipe de chercheurs dirigée par Martin Cohn, de l’université de Floride, s’est inspirée des travaux récents sur le développement des organes génitaux externes chez la souris. La question était de comprendre comment, au cours de l’évolution, cet ordre d’oiseaux, les Galliformes, a vu la taille du pénis des mâles se réduire jusqu’à presque disparaître.


Pénis de poulet en cours de développement chez l'embryon avant le début de la régression - Image :  C.L. Perriton and M.J. Cohn

Un phénomène d’autant plus étrange que le mode de reproduction est resté le même et nécessite une copulation et une fertilisation par passage du sperme du mâle vers la femelle. Comment la nature a-t-elle pu sélectionner une transformation qui représente un désavantage si important pour la reproduction? Et pourquoi, de plus, cette évolution concerne-t-elle pas mois de 97% des oiseaux, soit 10.000 espèces?

Pour percer ce mystère, l’équipe de Martin Cohn s’est concentrée sur l’étude de la croissance des organes génitaux chez les canards et les poulets. Au début du processus, le phallus des poulets se développe, puis la progression s’arrête pour finir par régresser. Au final, il ne reste qu’un minuscule tubercule. A l’inverse, chez le canard, la croissance se poursuit normalement pour, finalement, donner au phallus une forme en tire-bouchon. La taille du pénis peut alors dépasser la longueur du corps du canard tout entier.

Les chercheurs ont analysé la croissance des cellules du pénis et ils ont ainsi découvert qu’il ne s’agissait pas, chez le poulet, d’un problème de prolifération des cellules mais d’un phénomène de mort de ces cellules. Le taux de mortalité chez les canards ou les oies se révèle très inférieur à celui qui est constaté chez les poulets.

La comparaison avec d’autres familles d’oiseaux, comme les émeus, a conduit les biologistes à la conclusion que le phénomène d’atrophie du pénis est apparu après que la branche des Galliformes s'est séparée de celles des autres oiseaux, tous étant issus du genre des alligators.

Les analyses génétiques semblent désigner le gène BMP4 comme le grand responsable. C’est son activation et sa désactivation qui conduit ou non à la mort des cellules (apoptose). Le rôle de ce gène a été démontré par les chercheurs. En l’inhibant chez les poulets, ils ont stoppé la régression du phallus.  En l’activant des les canards, ils ont provoqué cette régression.


Pénis de poulet au stade embryonnaire vu au microscope électronique - Image:  C.L. Perriton et M.J. Cohn

Il semble ainsi que, au cours de l’évolution, lorsque la branche des Galliformes a divergé de celles d’autres familles d’oiseaux, un défaut génétique se soit introduit dans le mécanisme de développement du phallus. Un aussi grave problème aurait pu conduire à l’extinction des Galliformes s’ils n’avaient trouvé une solution pour se reproduire malgré l’absence de pénis.

Baiser cloacal 

La solution, c’est ce que les ornithologues  appellent, sans grande poésie, le «baiser cloacal». Chez ces oiseaux, le cloaque est un canal clos par le sphincter anal. Mâle et femelle mettent en contact leurs cloaques et les spermatozoïdes passent alors de l’un à l’autre très rapidement, comme l’explique Wikipédia. Certaines espèces parviennent à une durée record de rapport sexuel de moins d’une seconde... Ce qui permet aux martinets de copuler en vol.

Les chercheurs de l’université de Floride, s’ils ont découvert le mécanisme moléculaire qui bloque le développement du pénis chez les Galliformes, ne nous expliquent pas pourquoi l’évolution l’a sélectionné. S’agit-il d’un simple défaut génétique dû au hasard? En combien de temps le pénis s’est retrouvé atrophié jusqu’à devenir inutilisable? La question est d’importance car elle détermine le délai dont les poulets ont disposé pour inventer la parade (nuptiale): le baiser cloacal.  

M.A.

Michel Alberganti
Michel Alberganti (227 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte