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«Le Théâtre quantique» d'Alain Connes: un roman initiatique (1/3)

Michel Alberganti, mis à jour le 27.05.2013 à 10 h 03

Le mathématicien français qui a obtenu la médaille Fields en 1982 fait son coming-out en vulgarisation avec un ouvrage écrit à six mains avec son professeur de thèse, Jacques Dixmier, et son épouse, Danye Chéreau. Une révélation jubilatoire.

Alain Connes pendant l'émission Science publique sur France Culture le 24 mai 2013. © Xavier Coppolani avec son aimable autorisation.

Alain Connes pendant l'émission Science publique sur France Culture le 24 mai 2013. © Xavier Coppolani avec son aimable autorisation.

Les mathématiciens sont réputés pour l’hermétisme de leur discipline. Quand ils en parlent, cela peut rapidement rappeler des souvenirs d’école. Mais à la puissance dix, avec ou sans tableau noir. D’où l’anonymat dans lequel restent confinés la plupart d’entre eux.

Néanmoins, tout est peut-être en train de changer. Après l’impulsion remarquable donnée par Cédric Villani, médaille Fields, le prix Nobel des maths, en 2010, c’est un autre médaillé Fields qui sort du bois.

Alain Connes a reçu cette distinction suprême en 1982. Depuis, alors qu’il est célèbre dans le monde entier auprès des mathématiciens, le grand public n’a jamais entendu parler de lui. Et voilà qu’il publie un livre qui, s’il ne dit pas son nom, est bien un bon vrai pur roman.

Avec l’aide de son professeur de thèse, Jacques Dixmier, et de son épouse Danye Chéreau, il a concocté l’histoire d’une physicienne du Cern de Genève qui est qualifiée de «fantaisie initiatique» sur la quatrière de couverture du Théâtre quantique, livre édité par Odile Jacob.

Céder à la vulgarisation

Il s'agit d'un véritable coming-out pour cet homme réputé pour son obsession du travail. Jusqu'à présent, Alain Connes s'était contenté de participer à des ouvrages dénonçant la théorie des cordes (Rien ne va plus en physique. L'échec de la théorie des cordes, avec lee Smolin et Alexeï Grinbaum en 2007), des discussions avec des philosophes (Triangle de pensées, avec  André Lichnerowicz et Marcel-Paul Schützenberger, en 2000) et un dialogue avec le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux (Matière à pensée, 2008). Mais un roman... Céder à la vulgarisation... Oser en profiter pour laisser transparaître des théories ardies...  

Preuve que, lorsqu'il se lance, Allain Connes ne fait pas les choses à moitié, l’objectif principal de l‘ouvrage risque fort de décoiffer les scientifiques eux-mêmes. Il ne s’agit de rien de moins que de rendre la mécanique quantique accessible au grand public. Pourtant, Alain Connes et ses coauteurs n’oublient pas de rappeler la phrase célèbre de Feynman: 

«Si vous croyez avoir compris la mécanique quantique, c’est que vous n’avez rien compris.»

C’est dire si l’entreprise est pleine d’embuches. Qu’à cela ne tienne. Alain Connes fait partie de ces hommes qui, à 66 ans, donnent à leurs interlocuteurs le sentiment qu’ils ne parlent pas assez vite. Dès les deux premiers mots, il a compris ce que vous voulez dire et trépigne de répondre pendant que vous tentez de finir maladroitement et inutilement votre phrase.

Un cerveau à haute fréquence

Si l’on pouvait mesurer la fréquence de fonctionnement d’un cerveau humain comme celle d’une puce d’ordinateur, celle d’Alain Connes atteindrait un certain nombre de fois le rythme moyen. Sans doute au-dessus, également, de l'horloge interne de pas mal de ses collègues scientifiques. Il n’a pas à en rougir. Il n’y est pour rien. En revanche, posséder des neurones fonctionnant comme des voitures de course impose de maîtriser l’art du pilotage. Et là, il n'est pas difficile de reconnaître que le mathématicien de l’Institut des hautes études scientifiques (IHES) de Bures-sur-Yvette est devenu un maître en la matière, grise par excellence.

Quand il parle, Alain Connes fascine. La preuve: même lorsque l’on ne comprend pas un traitre mot de ce qu’il raconte, la magie opère. Personnage de théâtre inné, son pouvoir tient essentiellement dans l’intérêt vital qu’il porte à l’objet de ses recherches et par son propre émerveillement face à ses découvertes. Un émerveillement exempt de vanité. Alain Connes semble se fasciner lui-même, premier spectateur de ses «trouvailles», comme il dit. Il possède le don rare de transmettre cette sorte de transe extatique. Le mathématicien nous emporte littéralement dans son univers forgé à l’aide de l’outil étrange qu’il peaufine depuis plus de quarante ans: la géométrie non commutative. 

Une belle physicienne surdouée du Cern

Alors, quand il se lance, enfin, dans le partage de ses découvertes avec le plus grand nombre, on ne peut que retenir son souffle. Va-t-on enfin comprendre de quoi il parle? Le roman est là pour cela. Pas de quoi hurler au spoiler, en disant qu’il s’agit des aventures d'une physicienne du Cern, Charlotte Dempierre dont le beauté et l’intelligence ne sont ternies que par son goût immodéré pour la physique des particules et la mécanique quantique. Ce qui ne l’empêche pas, toutefois, de goûter certains plaisirs de la vie.

Dans l’émission Science publique que j’ai animée sur France Culture le 24 mai 2013, Alain Connes a refusé de révéler lequel des trois auteurs a tenu la plume des différents chapitres. Un pacte de non divulgation de leurs contributions respectives lie les auteurs. Auparavant, Alain Connes avait néanmoins laissé échapper que la rédaction «du» moment érotique de l'histoire, par ailleurs ultrasoft, est l’œuvre de sa femme.

Illustrer la superposition d'états

Le jeu consiste à mêler des réflexions scientifiques aussi explicités que, souvent, hors de portée du lecteur non spécialiste (le glossaire se révèle parfois pire que le texte qu’il est censé éclairer) et l’instillation, dans l’histoire elle-même, de situations qui illustrent certaines notions de la mécanique quantique, comme la superposition d’états. Dans les deux cas, le non-initié risque fort de passer à côté.

Qu’à cela ne tienne. Le livre vaut aussi par les explications scientifiques données par Alain Connes à la suite de sa parution. De fait, l’histoire sert souvent de prétexte et d’instrument pédagogique. Avec ce livre, il s’agissait de vulgariser pas moins de trois sujets scientifiques particulièrement lourds: le temps et la mécanique quantique, la recherche en physique des particules et la simulation des fonctions cérébrales par ordinateur. Rien de moins.

L’objectif est-il atteint? Nous le verrons dans les deux prochains billets consacrés à cet ouvrage qui propose un parcours initiatique hors du commun.

M.A.

(Ré)ecoutez l'émission Science Publique du 24 mai 2013:

Emission spéciale Alain Connes : Le théâtre quantique est-il ouvert à tous ? 57 minutes Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobilevideo

Imaginez un mathématicien de renommée mondiale, son professeur de thèse et son épouse. Tous trois ont, un jour, l’idée d’écrire ensemble un roman qu’ils vont appeler « Le théâtre quantique ». Cela peut vous paraître improbable. Pourtant, l’ouvrage est bien paru aux Editions Odile Jacob. Il est signé par Alain Connes, médaille Fields en 1982, Jacques Dixmier et Danye Chéreau. L’idée est ...
Michel Alberganti
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