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Déchets nucléaires: Faut-il enterrer tout débat public sur le stockage?

Michel Alberganti, mis à jour le 24.05.2013 à 12 h 03

La première réunion du débat public sur le stockage des déchets radioactifs à Bure, dans la Meuse, n'a duré que 15 minutes en raison des perturbations provoquées par les opposants.

Une galerie à 500 mètres de profondeur avec un tunnelier dans le laboratoire du projet Cigéo de l'Andra à Bure (Meuse) / Michel Alberganti

Une galerie à 500 mètres de profondeur avec un tunnelier dans le laboratoire du projet Cigéo de l'Andra à Bure (Meuse) / Michel Alberganti

Il est 17h30, ce jeudi 23 mai 2013 à Bure, dans la Meuse. Le minuscule village domine la mer de verdure des champs alentours, à perte de vue. Les rues désertes contrastent avec l’agitation qui règne autour de la salle des fêtes, à la sortie du bourg. Bon nombre de policiers bravent les bourrasques et la pluie. Des journalistes sont déjà là. A 19 heures, en effet, doit se tenir dans ce lieu improbable la première d’une série de réunions organisées par la Commission particulière du débat public (CPDP) au sujet d’un projet de stockage profond de déchets nucléaires.

A deux kilomètres de là, se trouve le laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Ambiance tendue pendant toute la journée. Ici, tout le monde se souvient des mois de manifestations pendant les premières années.

De fait, à 19 heures précises, lorsque le président de la CPDP, Claude Bernet, tente d’ouvrir les débats avec les 200 participants rassemblés dans la salle, quelques dizaines d’opposants commencent à lancer des boules puantes en réclamant un référendum et le retour chez eux des «technocrates parisiens».

«Halte au débat. Bure, on n’en veut pas»

A l’extérieur, les grilles des fenêtres sont secouées, mais l’intervention de la gendarmerie parvient à maîtriser les manifestants. «On est chez nous! C'est pas des Parisiens qui vont décider pour nous. Dehors les technocrates! Les laquais de l'école Polytechnique, pas ici!», entend-on à l’intérieur de la salle selon l’AFP. Une partie de la salle scande:

«Halte au débat. Bure, on n’en veut pas.»

Entouré par les intervenants de la réunion, Claude Bernet suspend la séance. Deux minutes plus tard, à 19h15, il décide de l’annuler sous les huées venant de la salle. Les organisateurs sortent alors sous les fumigènes et la protection des gendarmes.

Désolant spectacle. Tristes circonstances. Jour de deuil pour la démocratie. Inquiétantes perspectives pour le débat public. Cette mésaventure survient en effet après l’échec du débat public sur les nanotechnologies qui devait se dérouler du 15 octobre 2009 au 24 février 2010 et dont bon nombre de réunions ont été perturbées ou annulées suivant le même processus que celui de Bure.

Débat ou évangélisation?

Evidemment, les torts ne sont pas tous du côté des boycotteurs. Les organisateurs confondent souvent (involontairement?) débat public et évangélisation des foules ignorantes. Ce fut largement le cas pour les nanotechnologies. Pour autant, l’annulation des réunions ne sert guère la cause des opposants.

Faute de participation au débat, leurs arguments ne peuvent être pris en compte dans les synthèses des réunions, lorsqu’elles parviennent à se tenir. De plus, les nanotechnologies étaient un thème aussi vaste que vague, personne n’ayant la même définition du sujet. Et il ne portait pas sur un projet précis.

Ce n’est pas le cas du débat sur le stockage des déchets radioactifs. Il existe un projet précis et le problème posé est on ne peut plus clair.

De quoi s’agit-il? Le laboratoire de l’Andra a été construit près de Bure à partir de l’an 2000 pour étudier la faisabilité d’un site d’enfouissement à 500 mètres de profondeur, dans la couche d’argile du Callovo-oxfodien. Grâce aux études réalisées grandeur nature, l’Andra a mis au point un projet de Centre industriel de stockage géologique de déchets radioactifs (Cigéo).


Vue aérienne du laboratoire de l'Andra à Bure (Meuse)

Stocker tous les déchets des centrales nucléaires françaises

Aujourd’hui, ce projet entre dans l’une de ses phases décisives. Il s’agit en effet de passer du laboratoire d’essais à une installation industrielle capable, à partir de 2025, de stocker tous les déchets radioactifs produits par les centrales nucléaires françaises depuis leur mise en service et tous les déchets futurs. Du moins pendant une centaine d’années.

Il reste, outre le processus décisionnel du Parlement et de l’Etat, à fixer un lieu pour le creusement de ce site. L’Andra plaide pour la région de Bure. Mais il reste à obtenir un accord les autorités locales et de la population. «Pas question de construire un site protégé par un cordon de CRS», affirme-t-on à l’Andra. Vu l’ambiance du 23 mai, c’est mal parti.

La suite du débat public de la CPDP aussi. Ce dernier devait se dérouler du 15 mai au 15 octobre 2013. Prochaines des 14 réunions programmées: Saint-Dizier, le 30 mai. Puis Joinville, le 6 juin, et Bar-le-Duc le 13 juin. Des villes situées dans un rayon de moins de 50 km autour de Bure. La probabilité d’un boycott similaire apparaît plutôt élevée. Or, l’enjeu principal de ce débat public concerne la détermination d’un lieu précis pour l’établissement du Cigéo. Après ce qui vient de se produire, un tel objectif apparaît hautement improbable.

La position de l'opposition: non

Les forces en présence sont assez révélatrices: peu de participants au débat, peu de manifestants. Avec, au final, un blocage complet. Ce dernier épisode pourrait remettre en cause la possibilité d’un débat public de ce type en France. La position des opposants peut, systématiquement, se résumer à un seul mot: non. Et ce non n’est pas négociable.

Une telle position et une telle attitude de blocage volontaire prive les autres citoyens d’un débat qui concerne non seulement les habitants de Bure et de sa région mais aussi l’ensemble des Français. En effet, contrairement aux nanos dont certains peuvent rêver d’enrayer le développement, les déchets radioactifs existent en France. Même si l’on sortait aujourd’hui du nucléaire, il faudrait gérer 1,32 million de m3 de ces déchets dont 2.700 m3 sont hautement radioactifs.

Ce qui s’est produit à Bure semble indiquer qu’il n’est pas possible, malgré le milliard d’euros déjà investi dans le laboratoire de l’Andra, de poser publiquement la simple question de l’avenir de ces déchets pendant le prochain million d’années.

M.A.

Michel Alberganti
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