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Des cellules de peau transformées en pièces de rechange pour le corps entier

Michel Alberganti, mis à jour le 20.05.2013 à 17 h 36

Contenu de la cellule d'un donneur (cytoplasme) avec le noyau de la cellule de peau

Contenu de la cellule d'un donneur (cytoplasme) avec le noyau de la cellule de peau

Régénérer le corps humain à partir de ses propres composants… Ce rêve est apparu dès la découverte de l’existence de cellules souches dans notre organisme. Cela remonte à 1981 chez la souris (prix Nobel de médecine en 2007) et à 1998 chez l’homme. Un rêve né de la découverte de cellules souches embryonnaires présentes dans l’embryon au tout début de son développement (blastocyste). Isolées, ces cellules sont capables de se différencier pour redonner naissance aux différents tissus composant un organisme (état pluripotent).

Les biologistes ont aussitôt imaginé pouvoir en disposer et en cultiver  en grand nombre, in vitro. Mais il fallait pour cela pouvoir disposer d’embryons humains obtenus par fécondation in vitro. Ce qui a rapidement soulevé des obstacles de nature éthique. Une autre voie explorée est celle du clonage thérapeutique. Elle  consiste à créer in vitro un embryon en incluant le noyau d’une cellule somatique dans un ovocyte dont on a préalablement retiré le noyau (énucléé). L’embryon obtenu n'est  pas destiné à se développer. Il fournit un réservoir de précieuses cellules souches. Des cellules souches susceptibles de devenir la source de tissus, voire d’organes, de rechange immunologiquement compatibles avec l’organisme d’où provient la cellule somatique.

Ces  dernières années plusieurs équipes américaines ou asiatiques avaient annoncé être parvenues à réaliser dans l’espèce humaine ce qui avait permis la création de la brebis Dolly. Des annonces qui n’ont jamais pu être confirmées, certaines étant le résultat de véritables fraudes.

 Des cellules de peau et des ovocytes énucléés

Aujourd’hui, une équipe de chercheurs de l’Université de santé et de sciences d’Oregon (OHSU) annonce avoir réussi. Les détails de cette manipulation sont publiés dans un article paru dans la revue Cell du 15 mai 2013. Ils expliquent avoir greffé avec succès des noyaux de cellules de peau (fibroblastes) dans des ovocytes énucléés puis à avoir déprogrammé le patrimoine héréditaire de ces noyaux de manière à obtenir l’équivalent d’un embryon capable de se diviser et de donner des cellules souches embryonnaires. Des cellules qui, en fonction des milieux de culture, sont capables de se transformer pour produire toutes les cellules différenciées constituant un organisme  humain.


Une cellule pendant la métaphase vue à l'aide de colorants fluorescents
Source: NIH

La clé de la réussite réside dans une intervention spécifique située avant la division cellulaire. Les chercheurs expliquent notamment avoir bloqué chimiquement le processus au stade de la métaphase, une étape de la mitose.  En maintenant cet état, dans lequel le matériel génétique s’aligne au centre de la cellule, pendant le processus de transfert, les chercheurs ont réussi à lever les obstacles jusqu’ici rencontrés.  

Médecine régénératrice

L’équipe dirigée par Shoukhrat Mitalipov, du centre de recherche national sur les primates d’Oregon (ONPRC), avait déjà réussi à transformer des cellules de peau de singe en cellules souches embryonnaires en 2007. Shoukhrat Mitalipov constate que « les cellules souches obtenues par cette méthode ont démontré leur aptitude à se convertir, comme les cellules souches embryonnaires normales, en plusieurs types différents de cellules, y compris les cellules nerveuses, les cellules du foie et les cellules du cœur ».

Les chercheurs reconnaissent  qu’il reste du travail pour développer des thérapeutiques efficaces et sans danger  à partir de ces cellules souches reconstituées. Ils estiment toutefois avoir franchi un pas important, déterminant vers le développement d’une nouvelle médecine dite « régénératrice ».  

Clonage thérapeutique ou reproductif ?

Que se passerait-il si cette méthode de production de cellules souches pluripotentes ouvrait simultanément  la voie au clonage non plus thérapeutique mais bien reproductif (comme dans le cas de Dolly) ? Faudrait-il l’abandonner malgré les perspectives thérapeutiques qu’elle offrirait ? Ou simplement la contrôler, l’encadrer ? Pour l’instant, les limites  techniques rencontrées évitent aux chercheurs d’affronter une telle situation.

« Nos recherches sont dirigées vers la génération de cellules souches destinées aux futurs traitements de maladies », souligne pour sa part Shoukhrat Mitalipov. «Tandis que les avancées en matière de transfert de noyau conduit souvent à des discussions sur l’éthique du clonage humain, tel n’est pas notre objectif et nous ne pensons pas que nos découvertes puissent être utilisées par d’autres pour développer le clonage reproductif humain ». Un tel luxe de précautions oratoires témoigne de la sensibilité du problème.

Indifférence...

La publication, il y a déjà quelques jours, de cette avancée n’a pas suscité dans les médias les  réactions souvent passionnées que suscitent les travaux sur le clonage, observe Jean-Yves Nau sur son blog de l’Ecole des hautes études en santé publique. Le Vatican notamment n’a cru nécessaire de réagir. Un phénomène intriguant qui rompt avec la virulence habituelle des débats sur l’autorisation légale des recherches sur les cellules souches embryonnaires et, plus généralement sur l’embryon humain.  

M.A.

Michel Alberganti
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