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On n'achève pas les réacteurs nucléaires

Michel Alberganti, mis à jour le 17.05.2013 à 10 h 35

Pour l'Autorité de sûreté nucléaire, la transition énergétique devra attendre que les centrales soient trop vieilles. Et encore...

La centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine. Photo : Jacky Naegelen - Reuters

La centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine. Photo : Jacky Naegelen - Reuters

- Bon, et puis il y a notre contribution au débat national sur la transition énergétique…
- Euh, moi je ne peux pas, je suis sur le dossier de… Vous savez…
- Moi non plus, je n’aurai pas le temps avant mon déplacement à…
- En fait, je serai en vacances…
- Et vous ?
- Moi… Heu… Oui… Enfin… Je…
- Bon, très bien. Vous me remettrez un projet lundi.
- Sur la transition… donc. La transition énergétique...

Ce dialogue fictif s’est peut-être déroulé dans les locaux de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), il y a quelques semaines. Il semble cohérent avec le contenu de cette fameuse contribution. L’ASN a rendu public son avis le 16 mai 2013.

Son président, Pierre-Franck Chevet, a été auditionné par le Conseil national du débat sur la transition énergétique. Un débat qui bat son plein, dans l’indifférence générale, depuis le début du mois de mars. Nettement moins de... deux pages.  Le sujet n’a pas l’air d’avoir vraiment inspiré celui qui a dû s’y coller.

Marges de manoeuvre

Pour l’ASN, la transition énergétique semble essentiellement se résumer au passage d’une centrale nucléaire... à une autre. Le premier point fort de son avis concerne la situation dans laquelle il faudrait arrêter un ou plusieurs des 58 réacteurs exploités en France. L’Autorité fait remarquer:

«Le parc nucléaire français est largement standardisé et les centrales nucléaires sont très similaires.»

Un avantage quand tout va bien car il n’y a pas de centrales techniquement dépassées. Un handicap si un défaut venait à apparaître car tous les réacteurs seraient concernés. «L’ASN pourrait juger nécessaire, au regard des exigences de sûreté, se suspendre sans délai le fonctionnement de ces réacteurs», explique l’avis. Tous? Non, mais «une part significative». D’où le risque d’une pénurie d’électricité.

L’ASN souligne donc la nécessité de «marges de manœuvre suffisantes sur la production, quelle qu’en soit l’origine, et sur la consommation». Les termes ont dû être soigneusement pesés. Ils laissent sourdre une certaine conception de la «transition énergétique» selon l’ASN. Et ouvrent plusieurs possibilités, même si elles ne sont pas explicitées. Sans doute par prudence. La mère de la sûreté. Mais on peut les imaginer.

  • Soit on double le nombre de réacteurs en France. Ainsi, en cas d’arrêt d’un ou de plusieurs réacteurs, on dispose de la marge de manœuvre nécessaire.
  • Soit on fait appel à d’autres énergies pour la production d’électricité pendant l’arrêt des réacteurs. Cela sent enfin la transition à plein nez. On imagine des forêts d’éoliennes ou des champs immenses de panneaux photovoltaïques chinois maintenus en réserve, prêts à se mettre à tournoyer dans les airs et à capter l’énergie solaire pour pallier la carence, momentanée, des réacteurs nucléaires déficients.
  • Soit on dispose d’une quantité de centrales au fioul ou au charbon capable de prendre la relève. Cela fait moins transition, il faut le reconnaître.
  • Soit on fait appel à la consommation... Une marge de manœuvre sur la consommation? Il faudrait donc qu’elle baisse. Sans aller jusqu’à la décroissance, sans doute. Mais comment? Peut-on imaginer un plan de secours permettant de diminuer la consommation française de 10%, 20%, 30%? Voire de 75%, la part du nucléaire dans la production d’électricité en France. La consommation d’électricité française a, certes, un peu baissé en 2011 par rapport à 2010, sans doute sous l’effet de la crise économique. Mais la variation est inférieure à 2%. A peine de quoi économiser un réacteur.  

Anticiper l'arrêt définitif

Mystère donc... Le second et donc le dernier point soulevé par l’ASN dérive du premier. «Il faut anticiper dès maintenant l’arrêt définitif, pour des raisons de sûreté, des réacteurs nucléaires actuels», nous prévient l’Autorité. Ainsi donc, tout a une fin. Même les réacteurs nucléaires. Vont-ils être arrêtés dans la perspective de la transition énergétique voulue par le président de la République? Pas du tout selon l’ASN.

«Chaque réacteur nucléaire devra être arrêté un jour du fait de son vieillissement, lié à la dégradation physique des matériels...» Pas question, donc, de se priver d’un réacteur nucléaire qui n’est pas frappé d’obsolescence. Là encore, l’ASN tire la sonnette d’alarme de l’anticipation. Comme pour les réacteurs défectueux, il faut prendre des décisions «à court terme relatives aux capacités de production d’électricité, quelle qu’en soit la nature, et aux économies d’énergie, pour faire face aux futures mises à l’arrêt définitif de réacteurs pour des raisons de sûreté».CQFD. On ne peut arrêter un réacteur que pour des raisons de sûreté. What else?

Le cas Fessenheim n'existe pas

Avec un tel raisonnement, il est naturel que le nom de Fessenheim n’apparaisse pas une fois dans l’avis de l’ASN. En effet, cette centrale a reçu son aval après sa dernière expertise décennale. EDF va faire, en urgence, les modifications demandées par l’Autorité après les leçons tirées de la catastrophe de Fukushima et tout pourra continuer comme avant. Pas d’obsolescence, pas d’arrêt.

Si François Hollande lit ces avis, il pourrait être surpris de constater que sa décision d’arrêter Fessenheim fin 2016 se retrouve, de facto, mise hors sujet. Qu’une centrale, la plus ancienne, puisse être arrêtée pour des raisons politiques visant à favoriser la «transition énergétique» vers d’autres sources d’électricité ne fait simplement pas partie des hypothèses de travail et de réflexion de l’ASN.

M.A.

 

Michel Alberganti
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