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Lobby or not lobby? Ce n'est pas la question

Michel Alberganti, mis à jour le 16.05.2013 à 9 h 45

Certains lobbyistes s'inquiètent de l'excès de leur propre pouvoir. Le journaliste, lui, ne peut que faire la synthèse des positions de lobbies antagonistes. Aux lecteurs de forger leur opinion.

Point of views - Schiphol Airport - Amsterdam. Photo : UggBoy♥UggGirl - via Flickr Creative Commons Licence

Point of views - Schiphol Airport - Amsterdam. Photo : UggBoy♥UggGirl - via Flickr Creative Commons Licence

Un commentaire de Peter Wright au sujet de mon dernier billet (en date...) sur le gaz de schiste m’a donné à réfléchir sur la question de l’impact des lobbies en général et sur la presse en particulier.  En France, l’influence des groupes de pression reste essentiellement occulte. Ou, du moins, occultée, le plus souvent. Nous savons qu’ils existent mais nous ignorons comment ils agissent exactement. Cela se passe dans les coulisses plus que dans les fameux lobbies, ces entrées de bâtiments auxquels ils doivent leur nom. Un lobby agit dans l’intérêt d’un groupe d’entreprises ou d’individus, d’une profession, d’un courant d’idées ou d’une ONG, voire d’une tendance politique.

Ainsi, en France et ailleurs, rédigent-ils des rapports sur des sujets qui intéressent les responsables politiques. Ce sont souvent, paraît-il, les analyses les plus claires dans leur domaine. Aussi claires que leur objectif de faire pencher la balance en faveur des commanditaires de ces études. Néanmoins, les hommes politiques, qu’ils soient députés ou ministres, ne restent pas insensibles à ces exposés d’autant mieux rédigés que leurs auteurs sont souvent des spécialistes bien rémunérés. Résultat: de nombreuses décisions politiques sont prises en faveur du lobby qui a fait son travail mieux que les autres, c’est-a-dire, souvent, le plus puissant.

A Bruxelles, le lobbyisme est devenu, au fil des années, un sport national. Ou, plutôt, international. Et une industrie avec ses écoles, telles l’European Training Institute décrit dans le reportage de Sandrine Warsztacki publié sur Slate.fr. Le nombre de pratiquants est évalué entre 15.000 et 30.000 personnes. Le chiffre de 20.000 est souvent cité. A titre de comparaison, le personnel employé par la Commission européenne est d’environ 30.000 personnes.

On peut donc estimer qu’il existe un lobbyiste derrière chaque personne qui travaille pour l’Europe à Bruxelles. Inutile de comparer leur nombre à celui du personnel du Parlement européen (dont le siège est à Strasbourg mais qui font souvent le voyage à Bruxelles) qui n’atteint qu’environ 6.000 personnes. Et encore moins aux 751 députés du Parlement européen...   

La puissance des lobbies qui tentent d’influer sur les lois européennes dont les enjeux économiques sont parfois très importants conduit à des «histoires» révélatrices des pratiques qui se déroulent au sein des rouages bruxellois. Celle que Courrier du Parlement a relaté en janvier 2013 met en scène deux reporters du Sunday Times se faisant passer pour des lobbyistes et proposant à trois députés, un Slovène, un Roumain et un Autrichien, d’inclure des amendements dans un texte législatif en échange d’une rémunération importante. Quelques semaines plus tard, les deux reporters reçoivent un message les informant que les amendements avaient été adoptés... L’exception, sans doute, qui confirme la règle de l’honnêteté de l’immense majorité des députés européens. Toutefois...

Trop de pouvoir...

En mai 2010, lors des premiers entretiens du jeu de paume, organisés à Versailles par Yves Michaux et l’Université de tous les savoirs et auxquels j’ai participé, une représentante d’un cabinet de lobbying installé aux Etats-Unis a fait un exposé à charge... contre le lobbying. Etonné par ce paradoxe, je lui ai posé la question après sa conférence. Elle m’a répondu être effrayée par le pouvoir des lobbies aux Etats-Unis.

Selon elle, une étude avait été réalisée pour évaluer la corrélation entre certaines actions des grands lobbies et les votes des parlementaires. Résultat: 100% des votes avaient suivi les actions. L’inquiétude de cette spécialiste est, en fait, compréhensible. Pour elle, trop de pouvoir pouvait conduire à la fin du lobbying si la menace qu’il représente pour la démocratie arrive, un jour, à apparaître au grand jour. Les cas du tabac, du pétrole ou des armes semblent pourtant, d’ores et déjà, suffisamment révélateurs.

Lobbies antagonistes

Et qu’en est-il du journaliste, pour en revenir au commentaire de Peter Wright? Comme les hommes politiques, il est soumis au lobbying dans la mesure où il peut servir d’instrument pour influencer les décisions du gouvernement ou du Parlement. Pour autant, faut-il chercher l’empreinte d’un lobby dans chaque prise de position d’un journaliste? Ce réflexe peut se révéler aussi dangereux qu’une excessive crédulité.

En effet, des avis opposés correspondent souvent aux actions de deux lobbies antagonistes. Ainsi, dans le cas des gaz de schistes, le lobby du pétrole affronte celui des écologistes. Idem pour le nucléaire ou les OGM. Ou des nanotechnologies. Là, les écologistes sont presque supplantés par les activistes de Pièces et Main d’œuvre (PMO) à Grenoble. Le lobby de la pharmacie allopathique peut s’opposer à celui des médecines douces ou de l’homéopathie. Le lobby de l’électricité nucléaire à celui du photovoltaïque. Des automobilistes à la Mairie de Paris, aux motards ou aux cyclistes... Etc.

Bien sûr, penserez-vous, mais ces lobbies ne sont pas de même calibre. C’est tout à fait exact. Mais, pour les journalistes, le jeu des lobbyistes est devenu aussi transparent que celui des hommes politiques qui militent, certes plus ouvertement, pour leur parti. La question n’est donc plus de savoir s’ils adhèrent à la position d’un camp ou de l’autre, c'est-à-dire d’un lobby ou de son adversaire, mais si les arguments qu’ils apportent ont, en eux-mêmes, une quelconque valeur. Celle de la logique, par exemple, ou du bon sens. Inévitablement, s’ils penchent dans une direction, ils se retrouveront plus proches d’un lobby que d’un autre. Comment l’éviter dans un environnement où le lobbyisme envahit rapidement tous les domaines?

A l’intersection des positions des différents lobbies

D’où la remarque de notre commentateur: «Parfois, les lobbies ont raison.» Je dirais même que l’un d’entre eux a fatalement raison. Ou que la raison se situe souvent à l’intersection des positions des différents lobbies. D’où la tentative, par exemple, de concilier écologie et gaz de schistes. Refuser en bloc la position d’un lobby conduit souvent à adhérer sans nuance à la position d’un autre. Avec le risque de tomber de Charybde en Scylla.

Si l’on considère que les lobbies sont partout et que leurs manœuvres se valent, sur le plan des idées en tout cas, leurs influences s’annulent. Les journalistes sont sans cesse soumis aux pressions de la communication, l’un des instruments des lobbies. Ils confrontent cette «information» à celle des lobbies opposés et obtiennent une synthèse qui peut contribuer à donner aux lecteurs de quoi forger leur propre opinion.  

M.A.    

Michel Alberganti
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