Gaz de schiste: explorer pour mieux négocier

Un site de fracturation dans le comté rural de Bradford, en Pennsylvanie. REUTERS/Les Stones.

Un site de fracturation dans le comté rural de Bradford, en Pennsylvanie. REUTERS/Les Stones.

L'interdiction de l'exploration des ressources en gaz de schiste de son sous-sol prive la France d'un argument de poids dans les négociations de ses contrats d'importation de gaz naturel.

En interdisant le recours à la fracturation hydraulique, François Hollande a, de facto, exclu la France de tout rôle dans le débat qui agite la planète sur le gaz de schiste. Déjà prise sous la pression des écologistes par le gouvernement de François Fillon, cette position a été confirmée par le président de la République. La situation est donc comparable à celle que nous connaissons avec les OGM.

Le parallèle est saisissant et confirme la marginalisation de la France dans ces domaines qui pourraient, à divers titres, jouer un rôle essentiel dans les équilibres économiques mondiaux au cours des prochaines années. Avec le risque de troquer la position d’acteur majeur de l’innovation, que la France a occupée au 20e siècle, pour celle de spectateur passif et impuissant au 21e siècle.

Au cours de l’émission Science publique que j’ai animée le 10 mai 2013 sur France Culture, le débat est parvenu à un constat simple: l’interdiction de l’exploration des ressources françaises en gaz de schiste va coûter cher à la France. Même sans les exploiter, une simple évaluation pourrait en effet servir à négocier à la baisse le prix des achats de gaz naturel.

Et les enjeux sont considérables. La France importe 98% du gaz qu’elle consomme en provenance de quatre pays principaux: la Norvège (37%), les Pays-Bas (19%), la Russie (15%) et l’Algérie (13%). Vient ensuite le Qatar (6%) et plusieurs sources mineures. Au total, en 2011, les importations ont représenté près de 500 térawatts-heures.

La part du gaz naturel dans la consommation française d’énergie primaire est de 15%. Seuls le pétrole (31%) et l’électricité nucléaire (42%) la dépasse. Le prix du gaz, à peu près stable entre 1990 et 2005, a nettement augmenté au cours des dernières années, passant de moins de 5 euros pour 100 kWh à plus de 6 euros en 2011.

Et cela continue: +3,2% en juin 2011, + 2% en juin 2012, +6% répartis entre début 2013 et juin 2014. Les prix flambent à tel point que le gouvernement a décidé, en décembre 2012, de les réviser tous les mois afin que la pilule, ainsi diluée, soit moins amère.

La menace de l'exploitation

Dans un tel contexte, il ne fait guère de doute que l’aptitude de la France à négocier le prix de ses importations de gaz naturel constitue un atout économique. Or, la simple perspective d’une exploitation du gaz de schiste présent dans notre sous-sol pèserait indubitablement sur les tractations. Plus elles sont importantes, plus l’argument en forme de menace «subliminale» a du poids.

Encore faut-il les connaître… Pour cela, voici les termes du débat:

1.Explorer signifie fracturer

Contrairement à ce que l’on pouvait espérer, aucune technologie alternative à la fracturation hydraulique ne semble pratiquement et, surtout, économiquement, en mesure de la remplacer à court ou moyen terme. Les spécialistes font par ailleurs valoir que cette fracturation est déjà utilisée pour l’extraction du pétrole, certes dans des conditions assez différentes (puits verticaux et non horizontaux comme pour le gaz de schiste, profondeur inférieure, roche plus poreuse...).

Par ailleurs, les méthodes d’exploration sans forage d’un puits (échantillons par carottage, analyse sismique) se révèlent insuffisantes pour obtenir une information probante sur les réserves exploitables. Pour explorer, il faut forer un vrai puits, et même plusieurs, et effectuer une fracturation hydraulique.  

2.Un financement forcément privé

Là encore, l’espoir de désolidariser la simple recherche de connaissance de la perspective d’une exploitation, au moins éventuelle, s’évapore rapidement. Evidemment, l’idéal serait de confier l’exploration à des instituts publics de recherche, comme le BRGM ou le CNRS.

Malheureusement, les coûts apparaissent prohibitifs: il faut investir plusieurs dizaines de millions d’euros pour réaliser un puits d’exploration. Aucun organisme public ne pourra, même en s’alliant à d’autres, mobiliser un budget d’au moins une centaine de millions d’euros pour cartographier et évaluer le potentiel du sous-sol français en gaz de schiste.

Il faudrait donc faire appel à un industriel du secteur, et ce alors que, en juillet 2011, le gouvernement de l’époque avait annulé les trois permis d’exploration accordés en 2010 à Total pour Montélimar et à l’américain Schuepbach pour l’Ardèche et le Larzac.

Il va de soi que l’exploration par une compagnie privée ne relève pas de la curiosité intellectuelle. L’industriel espère ensuite obtenir un permis d’exploitation dans le cas où son exploration a révélé des ressources qu’il peut rentabiliser.

Il reste que l’engagement du gouvernement en délivrant un permis d’exploration ne concerne pas forcément l’exploitation. On peut donc imaginer de laisser les entreprises volontaires prendre le risque —elles en ont les moyens: Total a réalisé 10,7 milliards d’euros de bénéfices en 2012.

3.Le blocage de la recherche

En interdisant exploration et exploitation, le gouvernement stérilise la recherche. En effet, les chercheurs, dans ces domaines, ne sont pas des entités déconnectées des réalités économiques et politiques.

Proposer, aujourd’hui, un thème de recherche sur les gaz de schiste relève du suicide professionnel. Comme le montre l’excellente enquête réalisée par le magazine Science et Vie de mai 2013, les scientifiques n’osent pas prendre ce risque ou bien le font en cachette. Sans pouvoir espérer de véritable budget dans ces conditions.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Il touche aussi les OGM. Pas d’interdiction, pourtant. Mais un tel climat, avec moratoire et arrachages à répétition, que les chercheurs français préfèrent logiquement chercher ailleurs.

Un programme d’exploration des ressources en gaz de schiste aurait le résultat inverse. Les entreprises privées pourraient commander à des laboratoires publics des études scientifiques sur, par exemple, les moyens de sécuriser les puits en limitant les rejets de méthane dans l’atmosphère ainsi que la prévention des risques de pollution des nappes phréatiques.

Une pression écologique justifiée

Les répercussions d’une décision politique, prise sous la pression des partis écologiques par les deux derniers gouvernements, de droite puis de gauche, sont donc nombreuses.

Que cette pression soit justifiée par le souci de préserver l’environnement des pollutions possibles dues à l’exploration des gaz de schistes et d’éviter d’accroître le réchauffement climatique par des fuites d’un gaz vingt fois plus nocif, dans ce domaine, que le CO2 est non seulement judicieux, mais aussi indispensable. Qu’elle le soit pour éviter d’exploiter une ressource fossile, objectif réel des écologistes, l’est moins.

En effet, le gaz de schiste est en passe de bouleverser tous les équilibres énergétiques mondiaux. Il ne fait guère de doute que de nombreux pays, dans le sillage des Etats-Unis, vont se lancer dans son exploitation.

L'impact de la France, seule ou presque, sur le réchauffement climatique mondial restera alors purement symbolique. Contrairement à celui qu'elle pourrait avoir en développant des améliorations de la fracture hydraulique et, pourquoi pas, d'autres techniques d'extraction.  

Cacophonie européenne

En Europe, pas le moindre accord en vue entre les pays membres. Chacun raisonne pour son compte, et les positions varient au cours du temps. Ainsi, l’Angleterre, après 18 mois d’interdiction, a autorisé l’extraction de gaz de schiste en décembre 2012. La Pologne, très dépendante de la Russie pour ses importations de gaz, s’est lancée à corps perdu et prévoit d’investir 12 milliards d’euros dans ce domaine d’ici 2020.

L’Allemagne, pays du non au nucléaire, autorise le recours à la fracturation hydraulique sous conditions. En Espagne, la région de Cantabrie a interdit cette technique après la délivrance de six permis d’exploration, mais le ministère espagnol de l’industrie vient d’autoriser cette exploration sur la côte basque. La Roumanie donne son feu vert à l’exploration. La Grèce se rêve en Norvège de demain…

Pour l’heure, il ne reste toujours que la Bulgarie pour maintenir une position similaire à la France. En pleine crise économique, de tels moratoires pourront-ils résister longtemps? Peut-on se permettre d’importer massivement du gaz sans même tenter de savoir si nous n’en possédons pas une quantité exploitable sous nos pieds? Pourquoi ne pas taxer le gaz de schiste français pour accélérer la transition énergétique en développant le solaire et l’éolien, passablement en panne dans l’Hexagone?

Le gaz de schiste n’est pas le dernier chapitre de la révolution du gaz qui s’installe aujourd’hui dans le monde entier. Derrière lui se profile le méthane issu des clathrates que les Japonais ont récemment réussi à extraire

M. A.

(Ré)écoutez l'émission Science publique du 10 mai 2013 sur France Culture: Le gaz de schiste est-il définitivement enterré en France?