Life / Sciences

Les scientifiques rêvent-ils de moutons fluorescents?

Temps de lecture : 4 min

Pourquoi la naissance d'agneaux transgéniques qui émettent une lumière fluorescente verte lorsqu’ils sont éclairés par une lumière ultraviolette est-elle présentée comme une «réussite biomédicale de portée internationale»?

Un mouton transgénique fluorescent lorsqu'il est éclairé par une lumière ultraviolette. Photo: Javier Calvelo - IRAUy
Un mouton transgénique fluorescent lorsqu'il est éclairé par une lumière ultraviolette. Photo: Javier Calvelo - IRAUy

Le lait de brebis sera-t-il un jour une source de médicaments? On imagine déjà l’industrie pharmaceutique recyclée dans l’élevage... Une autre façon de faire son beurre qui ne serait peut-être pas aussi lucrative. Pour l’instant, les scientifiques continuent à expérimenter ce qui est presque à la biologie ce que l’alchimie est à la métallurgie: introduire un gène étranger dans l’organisme d’un animal. Si la technique se perfectionne, et sous réserve que les questions éthiques soient résolues, le procédé peut transfigurer une partie de la médecine.

Jusqu'à présent, les réussites sont assez anecdotiques. Ainsi, en octobre 2012, sont nés en Uruguay neuf agneaux transgéniques dont la caractéristique est d’émettre une lumière fluorescente verte lorsqu’ils sont éclairés par une lumière ultraviolette. Cet «exploit», révélé le 24 avril par l’Institut de reproduction animale de l’Uruguay (IRAUy) et l’unité d’animaux transgéniques de l’Institut Pasteur de Montevideo, est considéré comme «une réussite biomédicale de portée internationale réalisée après deux années de travail» par ses auteurs.

Il semble, en effet, qu’il s’agisse d’une première… sur le mouton. En revanche, rendre des animaux luminescents est relativement banal. En 1998, des lapins transgéniques luminescents ont été conçus à l’Inra par Louis-Marie Houdebine. Ils ne sont devenus célèbres que par l’entremise d’un artiste américain né à Rio de Janeiro, Edouardo Kac, qui, en l’an 2000, est tombé en extase devant l’un des animaux, une lapine née en février 2000.

«Je n'oublierai jamais la première fois que je la tins dans mes bras. C'était à Jouy-en-Josas, le 29 avril 2000 », écrit-il. L’artiste du bio-art baptise la lapine Alba, le prénom de sa femme… S’en suivent des conférences, des expositions et de multiples articles dans la presse qui conduisent l’Inra à récupérer Alba et à la rendre à l’anonymat avant sa mort naturelle en 2002.


La lapine fluorescente Alba - Eduardo Kac

La forte médiatisation d’Alba donne des idées à une entreprise américaine, Yorktown Technologies, qui lance sur le marché, en 2003, des poissons luminescents, baptisé GloFish, marque déposée. Il s’agit de poissons zèbres proposés en plusieurs couleurs: rouge, vert ou orange. Depuis, d’autres teintes ont été développées et on peut les acheter pour 10 dollars pièce.

La luminescence de ces animaux provient de l’introduction, dans le patrimoine génétique de l’animal, d’un gène provenant d’une méduse, l’Aequorea victoria. Ce gène code pour une protéine fluorescente verte, la GFP, dont la découverte a valu le prix Nobel de chimie 2008 à Osamu Shimomura, Martin Chalfie et Roger Tsien. Depuis, les biologistes utilisent cette propriété comme marqueur d’une protéine. Il suffit, pour cela de fusionner le gène de la GFP avec celui de la protéine à étudier. Cette technique a ouvert la voie à de multiples expériences.


La méduse Aeoquorea victoria - Photo: Ssblakely - Wikimedia Commons

Mais revenons à nos moutons uruguayens... Les chercheurs de l’ IRAUy eux-mêmes admettent que leur performance n’a pas d’utilité directe. A moins d’imaginer des bergers cherchant leurs brebis, la nuit, armés d’une lampe UV. En fait, il s’agissait pour eux de démontrer la faisabilité de l’opération de transgénèse. La réussite de l’introduction de ce gène de la méduse dans l’ADN d’un mouton leur ouvre la porte à des applications beaucoup plus utiles.

La production de médicaments est l’objectif principal des chercheurs uruguayens. Ils s’inspirent de travaux antérieurs comme ceux de l’entreprise de biotechnologie Biosidus qui, en Argentine, a réussi une première mondiale en 2007. Quatre vaches transgéniques sont nées alors avec le gène de l’insuline humaine. Cette insuline, récupérée dans le lait des vaches, devrait revenir 30% moins cher que celle qui est disponible sur le marché et qui est prélevée sur des porcs. Les vaches transgéniques pourraient également produire la somatropine, l’hormone de croissance humaine.

L’IRAUy a exactement le même objectif avec une vache, une brebis ou une chèvre. Les chercheurs semblent encore traumatisés par l’affaire Lionel Messi. A 10 ans, le futur meilleur joueur du monde ne mesure que 1,11 mètre. Selon ses médecins, il aurait atteint la taille de 1,5 m à l’âge adulte sans un traitement aux hormones de croissance. L’une des versions expliquant le départ de la famille Messi pour Barcelone, en 2000, attribue cet exode au manque d’argent pour payer ce traitement. Or, il semble qu’il ait toujours été remboursé par la sécurité sociale et les mutuelles en Argentine…


La vache clonée Rosita - Photo : Institut national de technologie agricole et piscicole (Argentine)

Il reste que le coût des médicaments et les difficultés des pays les plus pauvres pour les acquérir font partie des motivations essentielles des recherches sur les animaux transgéniques. En 2011, l’Argentine a annoncé la naissance de la vache clonée Rosita destinée à la production de lait maternisé. Les chercheurs de l’université nationale de Saint Martin (Unsam) et l’Institut national de technologie agricole et piscicole (INTA) ont incorporé à cette vache deux gènes humains qui codent pour des protéines présentes dans le lait humain et essentielles pour la nutrition des bébés. En juin 2012, l’INTA a confirmé la présence des deux protéines voulées dans le lait de Rosita. Déjà, en 2004, un laboratoire privé argentin avait créé le premier veau transgénique destiné à la production d’hormones de croissance.

La couleur fluorescente des animaux transgéniques, au-delà de son aptitude à nous impressionner, est donc porteuse de grands espoirs médicaux. En particulier pour les pays les plus pauvres. Il s’agit, bien entendu, d’animaux qui entrent dans la catégorie des OGM. Avec toutes les réticences et les craintes que ce sigle entraîne. Mais sans le spectre d’entreprises comme Monsanto. Du moins pour l’instant.

M.A.

Michel Alberganti

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