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Le stress des cadres est-il lisible dans le caca?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 21.04.2013 à 13 h 31

La femelle du macaque de Barbarie peut nous aider à comprendre les souffrances vécues au travail par les salariés de l’encadrement. Voici comment.

Macaques de Barbarie, à Gibraltar, en 2008. REUTERS/Anton Meres

Macaques de Barbarie, à Gibraltar, en 2008. REUTERS/Anton Meres

Le macaque de Barbarie (macaque berbère) est  une bien belle bête. Macaca sylvanus plus précisément. Pour les spécialistes, il s’agit du seul primate (avec l’homme) à avoir eu le courage de s’installer en Europe. Les plus grandes populations vivent en Afrique du Nord, au Maroc et en Algérie. Après bien des déboires et des angoisses, une petite communauté s’accroche toujours au rocher de Gibraltar, communauté qui doit beaucoup à la volonté de Winston Churchill.

Ce qui n’est peut-être pas totalement étranger au choix des quatre chercheuses britanniques. Cet animal (poids entre 10 kg et 20 kg) a d’autres points communs avec les humains, à commencer par ses facultés d’adaptation géographique et alimentaire ou ses strates de hiérarchisation sociale.

C’est sans doute à ce titre qu’il peut nous éclairer et passionner quatre universitaires britanniques. Elles viennent de publier les conclusions de leur travail dans  la revue General and Comparative Endocrinology. Un travail original et doublement éclairant sur l’organisation générale du travail est ses conséquences sur certaines de nos fonctions hormonales.  Les chercheuses —quatre femmes— ont ici eu recours à une technique qui consiste à doser dans les excréments des animaux (fèces) la présence de certaines hormones. Il s’agit de certains glucocorticoïdes («hormones de stress») dont la production (par les glandes surrénales) est étroitement corrélée aux épisodes de stress.

La destinée naturelle de ces molécules fait qu’il est possible de les retrouver dans les matières non absorbables par l'organisme, matières formées par les résidus de la digestion et excrétées au terme des transits digestifs. C’est ainsi que les chercheurs parlent de métabolites de glucocorticoïdes fécaux (fGCM). Leur dosage peut être utilisé chez des animaux élevés en batterie et dont les œufs et les chairs destinés à entrer dans les circuits alimentaires humains. L’idée est que ces molécules peuvent être le reflet moléculaire des stress induits par des modes d’élevage incompatible avec ce que l’on imagine être le bien-être des animaux. Tout est cependant encore loin d’être acquis dans l’interprétation qui peut être faite des résultats chiffrés.

Les chercheuses britanniques se sont quant à elle focalisées sur des femelles Macaca sylvanus. Elles ont schématiquement croisé les résultats des dosages en fGCM effectués postérieurement aux observations comportementales (enregistrement de innombrables comportements sociaux: cris, menaces, poursuites, gifles, soumission, déplacements, cris, grimaces,  embrassades, toilettage, épouillage etc.).

Après différents tâtonnements méthodologiques, elles estiment être en mesure d’établir des corrélations positives. Les enregistrements biologiques montrent ainsi que les niveaux hormonaux les plus élevés sont retrouvés dans les jours qui suivent les comportements les plus agressifs.

«Résultat frappant: ce sont surtout les singes du milieu de la hiérarchie sociale du groupe chez lesquels on retrouve les plus hauts niveaux d’une  production hormonale associée aux stress, commente le site santelog des professionnels de santé. Les chercheurs constatent que les singes du milieu de la hiérarchie sociale du groupe sont impliqués à la fois dans des conflits “du dessous” et des conflits de “dessus”. Ces macaques se montrent aussi plus susceptibles que leurs inférieurs d’être repoussés par les singes dominants et de se remettre en question. Il est possible d'appliquer ces résultats à d'autres espèces sociales, y compris aux hiérarchies humaines et en milieu professionnel. Les cadres intermédiaires peuvent avoir des niveaux plus élevés d'hormones de stress par rapport aux dirigeants et par rapport à leurs équipes. Pour progresser, ils devront relever de nouveaux défis, tout en maintenant leur autorité sur leurs collaborateurs.»

Ceux du bas de l’échelle faisant des pieds et des mains pour (ignorant ce qui les attend) prendre coûte que coûte leur place sur les barreaux médians qu’ils occupent. Cette lecture hormonale et éthologique de la lutte des classes n’est pas dénuée de charme. En toute rigueur scientifique, elle demanderait toutefois à être confirmée par des études complémentaires menées in situ chez l’homme.

On pourrait, cette fois, tenter de corréler les résultats des analyses biologiques avec les multiples observations des délégués syndicaux et des directeurs des ressources humaines. De tels travaux seraient-ils considérés comme licites par le Comité consultatif national d’éthique?

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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