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À tester chez vous: faire l’expérience d'un membre fantôme, sans amputation

Pamela Duboc, mis à jour le 12.04.2013 à 15 h 45

Le syndrome du membre fantôme touche malheureusement presque toutes les victimes d'amputation. L'illusion tactile, avec un peu d'entraînement, peut être vécue par tout le monde.

Phantom par Rogelio Calamaya via Flickr CC

Phantom par Rogelio Calamaya via Flickr CC

Le doctorant en neurosciences Arvid Guterstam et ses collègues du Karolinska Institutet de Stockholm ont publié jeudi un article rapportant les résultats d’expériences permettant de faire apparaître l’illusion d’un membre fantôme chez des personnes non-amputées [Lien payant].

Le syndrome du membre fantôme, habituellement rencontré chez les personnes ayant subi une amputation, est encore très mal compris. Il devient très problématique lorsque le membre absent est douloureux, car aucun médicament n'a d'effet sur cette illusion somatosensorielle (de la perception des sensations du corps).

Arvid Guterstam, avec une expérience simple, a déplacé la sensation de la main droite de sujets non amputés vers un espace vide: ils avaient alors l'impression que les limites de leur corps comprenaient cette main invisible.

Que ceci soit possible démontre l'existence d'une base neurologique naturelle pour le syndrome du membre fantôme et pourrait aider à traiter les patients qui en souffrent. En observant par IRM fonctionnelle l'activité du cerveau, les chercheurs ont constaté une activation des mêmes zones, que ce soit en percevant la main invisible, en regardant sa vraie main être touchée ou en touchant une main prosthétique en croyant toucher la sienne propre.

Principe

Comment faire pour reproduire chez vous la première partie de l'expérience et éventuellement faire sensation lors d'une prochaine soirée?

Tout le protocole se base sur l'idée de stimuler une main cachée en faisant croire au cerveau du participant qu'un espace vide devant lui est celui qui est touché. L'illusion naîtrait d'un conflit entre les perceptions visuelles, tactiles et proprioceptives (la perception de soi et de la position des membres dans l'espace). L'illusion pourrait naître notamment à cause de l'importance de l'information visuelle, qui, lorsqu'elle est utilisée, «joue un rôle dominant pour localiser et s'attribuer ses propres membres».

En 1998, une étude démontrait déjà qu’une «main en caoutchouc peut ressentir ce que voient les yeux». En caressant à la fois une main prosthétique en pleine vue, et la vraie main du cobaye hors de vue, des scientifiques américains avaient démontré l’importance de la vision dans l’illusion tactile. Il était ainsi impossible de créer l’illusion en caressant quelque chose qui ne ressemblait pas à une main (un morceau de bois, par exemple).

Une autre étude du laboratoire suédois avait montré que des sujets aux yeux bandés pouvaient avoir l’illusion de toucher leur propre main alors qu’il s’agissait d’une main artificielle. Arvid Guterstam et ses collègues pensent que ces illusions montrent qu’une information visuelle à propos d’une partie du corps n’est pas nécessaire pour bouleverser les frontières du corps perçu.

Matériel et méthodes

Les neuroscientifiques suédois ont utilisé pour leurs expériences deux pinceaux identiques. Leur article du Journal of Cognitive Neurosciences explique bien que les mouvements effectués sur la main et dans le vide doivent être aussi identiques que possible, pour que l’illusion naisse:

«Un expérimentateur entraîné faisait bouger le pinceau dans l’espace vide de manière à refléter le mouvement exact du pinceau touchant la véritable main, en suivant la forme du poing et les angles des phalanges des doigts […] Nous avons fait correspondre soigneusement la vélocité, la fréquence et la surface de peau stimulée par les coups de pinceau […]»

Vous songez peut-être déjà à la meilleure manière de passer des poils de blaireau (ou de nylon, si vous êtes moins snob) entre les phalanges de votre cobaye. Mais n’oubliez pas l’élément essentiel du protocole: le sujet ne doit pas voir son bras.

Sur une table, placez un paravent entre la main-test de votre sujet et l’espace vide. Une écharpe doit couvrir l’épaule de votre sujet. Si vous vous débrouillez mieux que nous, il/elle ne pourra pas voir son bras mais vous tiendrez à l’œil vos deux pinceaux, afin de synchroniser au mieux le mouvement.

Vous êtes prêts. Installez-vous en face de votre cobaye, demandez-lui de suivre du regard le bout du pinceau pendant toute la durée de l’expérience. Caressez sa main en alternant longs coups de pinceau et petites tapes, jusqu’au bout des cinq doigts. Simultanément, l’espace vide, à une position à peu près symétrique et surtout plausible par rapport à l’épaisseur de la main (Arvid Guterstam rapporte s’éloigner de 1 cm à 5 cm au-dessus de la table) recevra exactement le même traitement.

Armez-vous de patience et entraînez-vous en regardant Arvid Guterstam faire dans la vidéo ci-dessous. Vous pourrez même vérifier l'illusion en demandant, après un peu de temps, au participant de fermer les yeux et de rapidement pointer de la main gauche l'emplacement de sa main droite (ou l'inverse, mais les neuroscientifiques ont créé l'illusion en cachant la main droite et la majorité de leurs participants étaient droitiers).

Le coup de couteau que vous voyez vers la fin est un test supplémentaire pour mesurer le stress de la participante devant une menace faite à son «membre fantôme»

Du côté de la rédaction, la tentative de reproduire l’expérience n'a pas été concluante.

Tout au plus, Thibault a-t-il «ressenti un début de sensation qui s’étend mais pas tout à fait» dans sa main fantôme. Pour ma part, il n’y a guère eu plus que l’effet de la volonté farouche de ressentir le passage d’un stylo sur une main invisible. Chercheurs du dimanche, nous avons fait l’amère expérience du manque de moyens dont souffrent les vrais scientifiques français. Voyez donc notre matériel:

L'installation bancale de la rédaction

Si vous voulez reproduire l’expérience chez vous et avoir une chance de vous sentir pousser un troisième bras, il vous faudra donc sans doute être mieux équipés et suivre le protocole avec minutie.

Pamela Duboc
Pamela Duboc (60 articles)
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