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Musique: un canon créé avec les bugs de Google Hangout

J. Bryan Lowder, mis à jour le 12.04.2013 à 11 h 49

Raymond J. Lustig a eu l'idée d'utiliser le temps de latence inhérent à la visioconférence pour créer un canon musical. Et c'est réussi.

L’une des choses les plus excitantes quand on assiste à une première mondiale de musique contemporaine est que le succès des œuvres au programme est complètement incertain. Ce type de «nouvelle musique» est souvent très conceptuel, et tient plus de l’expérimentation (avec une nouvelle technique, un nouveau mélange d’instruments, une nouvelle idée structurelle) que du divertissement.

Le compositeur s’est généralement fixé un problème artistique, par exemple comment introduire des improvisations de type jazz dans une organisation ordonnée comme l’orchestre, et tente d’y trouver une solution de composition. La question n’est alors plus de savoir si vous avez aimé telle ou telle performance (les expériences sont rarement «jolies» au premier essai), mais si le concept qui est exploré est prometteur ou intéressant.

Le 5 avril, l’American Composers Orchestra (ACO) de New York a présenté une série de cinq pièces qui testaient chacune un concept différent, de la réalisation de portraits en slow-motion analogique au mixage de sons de vieux jouets Speak & Spell avec un ensemble en direct. Chaque morceau, commandé et mis au point au cours d’une série d’ateliers de l’ACO, tentait d’utiliser de manière nouvelle un orchestre traditionnel. Et bien sûr, ils ont atteint divers degrés de réussite.

L’expérience la plus réussie, dans son mariage de concept et de musique, étaient les «latency canons» de Raymond J. Lustig, qui est allé chercher son problème musical dans une source inhabituelle: les bugs récurrents de Google Hangouts.

Utiliser les délais de la visioconférence

Lustig était intrigué par l’utilisation d’applications de visioconférence pour unir des musiciens jouant à des endroits différents, parfois à des milliers de kilomètres de distance. Un obstacle majeur de telles performances est le temps de latence inévitable, le délai causé par le signal de transmission qui peut se produire avec les ordinateurs et les connexions internet.  

Quiconque a déjà eu un appel Skype instable sait à quoi ça ressemble. Mais là où de nombreux compositeurs se seraient plaints d’une difficulté technique qui doit être vaincue au service de la précision, Lustig y a vu une opportunité. Et s’il transformait le temps de latence en une vertu, voire en principe de composition?

Lustig explique dans une vidéo autour de l’œuvre que l’idée est que «le décalage que vous obtenez quand vous faites une visioconférence [produise] un canon». Un canon est une forme basique dans laquelle une mélodie simple est répétée à l’identique ou avec des variations à des moments échelonnés pour créer une texture complexe. Celui de Pachelbel est peut-être le plus célèbre. Les enfants s’y exercent souvent à la chorale de l’école.

Les morceaux de Lustig sont évidemment plus complexes (et d’une beauté envoûtante supérieure) qu’une chanson de crèche, mais l’idée générale est la même. L’ACO, ainsi que quatre autres quatuors à cordes positionnés autour de l’auditorium, ailleurs dans le bâtiment et à Manchester, travaillent avec la même partition et deux chefs d’orchestre, mais le temps de latence imprévisible et en direct introduit par Google Hangout est utilisé pour créer un effet de canon.  

Le soir du concert, le projet Hangout était projeté sur de grands écrans pour les spectateurs. Il y avait des feeds des différents ensembles, des deux chefs d’orchestre et un dernier dans lequel Lustig montrait des fiches marquant la progression sur la partition. Le résultat général était saisissant. Qui aurait pu imaginer qu’un morceau de musique si complexe et frappant soit venu d’une idée si simple?

Une expérience réussie

Qui plus est, le fait que cette musique était créée par des musiciens qui étaient à des endroits différents de la planète et que leur collaboration n’était qu’améliorée par les imperfections de la technologie était sincèrement émouvant.  

L’effet de canon marchait parfaitement, et d’autres «problèmes» imprévus, comme l’apparition occasionnelle de parasites et de feedback, rendaient le morceau encore plus attrayant. Le moment le plus émouvant et représentatif était quand Google Hangout nous a demandé «Etes-vous encore là?» aux trois-quarts de la performance. Nous étions bien là, euphoriques.

Cela dit, l’incertitude de la musique conceptuelle est plus excitante (à l’exception peut-être du 4’33’’ de John Cage), quand tout n’est pas laissé au hasard. «Si la conception originale du morceau était de laisser les choses se mettre en place toutes seules, elles ne doivent pas non plus partir trop loin, a expliqué Lustig. On a besoin qu’il y ait un concert.»

D’où l’utilisation de câbles Ethernet plutôt qu’une connexion sans fil plus sujette aux problèmes. Heureusement, Lustig a réussi à trouver l’équilibre entre la chance et le contrôle, l’expérimentation et l’exécution. La musique a rempli les promesses de son idée, produisant un succès magnifique tout en bugs.

J. Bryan Lowder

Traduit et adapté par Grégoire Fleurot

J. Bryan Lowder
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Journaliste
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