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Demain, la science pourra peut-être détecter un mensonge à la Cahuzac

Michel Alberganti, mis à jour le 09.04.2013 à 9 h 23

Un suspect pourrait se retrouver coiffé d’un casque bardé d’électrodes afin de déterminer directement, par l’analyse du fonctionnement interne de son cerveau, s’il dit la vérité. Déjà, les chercheurs déclarent pouvoir lire dans nos rêves et anticiper les risques de récidive chez les détenus.

365 day nine: my brains out - Photo: Jhayne via Flickr CC Licence by

365 day nine: my brains out - Photo: Jhayne via Flickr CC Licence by

Le vieux «rêve» du détecteur de mensonge a peu de chance de s’évanouir.  L’actualité récente montre à quel point la liberté de mentir peut faire des dégâts. Le fameux polygraphe pourrait, d’ici quelques années, faire figure de technique aussi archaïque qu’inefficace.

La mesure des réactions psychophysiologiques du sujet, qu’utilise ce système, se contente de l’analyse de manifestations externes (transpiration, conductance cutanée). Demain, un Jérôme Cahuzac pourrait bien se retrouver coiffé d’un casque bardé d’électrodes afin de déterminer directement, par l’analyse du fonctionnement interne de son cerveau, s’il dit la vérité. Il suffirait, pour cela, de découvrir le «motif» du mensonge. C'est-à-dire une signature de cet acte dans l’activité des neurones. Activité que les nouvelles technologies d’imagerie, comme l’IRMf, permettent d’observer, en temps réel, de plus en plus finement.

Science-fiction? Certes, aujourd’hui, la signature neuronale du mensonge n’existe pas. Néanmoins, l’analyse directe de certaines zones du cerveau permet déjà d’identifier certains objets présents dans le rêve d’un individu. De même, il serait déjà possible de discerner, avant de décider de sa remise en liberté, si un prisonnier va récidiver.

Prédire les crimes… sans précogs

Difficile de ne pas penser à Minority Report (2002), le film de Steven Spielberg adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick datant de 1956, dans lequel des mutants, les précogs, pouvaient prédire les crimes avant qu’ils ne se produisent. Les travaux de certains chercheurs semblent montrer que l’on pourrait atteindre le même résultat… sans précogs.

Kent Kiehl, neurologiste au Mind Research Network (MRN) à Albukerque (Nouveau Mexique) et ses collègues ont étudié96 prisonniers juste avant leur libération. Ils ont analysé leur cerveau pendant des tâches informatiques à l’aide d’un scanner à résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf). Pendant cette activité, les prisonniers devaient prendre des décisions rapides et inhiber des réactions impulsives.

L’analyse était focalisée sur une région particulière du cerveau, le cortex cingulaire antérieur (CCA), qui est le centre de l’anticipation de la récompense, de la prise de décision, de l’empathie et de l’émotion. Après avoir enregistré l’activité de cette région pendant ces tâches, les chercheurs ont suivi les anciens prisonniers pendant quatre ans.

Neuroprédiction de la récidive

Le résultat, publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) du 25 mars 2013 sous le titre «Neuroprédiction de la récidive», semble probant. Les individus dont l’activité du CCA était la plus faible sont ceux qui ont commis le plus de récidives.

Même en tenant compte de facteurs de risques tels que l’âge, l’alcool ou la drogue. Les statistiques révèlent qu’une faible activité du CCA induit un taux de récidives 2,6 fois supérieur pour l’ensemble des délits et 4,6 fois supérieur pour les délits non violents.  

Les chercheurs concluent: «Ces résultats suggèrent l’existence d’un bio marqueur neurocognitif potentiel pour la persistance d’un comportement antisocial.» On imagine les applications de tels travaux qui ne sont, probablement, que les prémisses de tentatives plus poussées pour prédire l’attitude sociale des individus.

Rétention de sureté perpétuelle?

A elle seule, la stricte utilisation des résultats de Kent Kiehl pourrait conduire à l’impossibilité, pour certains prisonniers, de recouvrer la liberté. Il suffira, pour cela, de considérer qu’ils présentent trop de risques de récidive. On se souvient des débats sur ce thème de la rétention de sureté en France. Cette disposition, créée par la loi de 2008 relative à la déclaration d'irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental permet de prolonger l’enfermement d’une personne ayant purgé sa peine pour une durée potentiellement infinie.

La liberté devient ainsi sujette, au moins en partie, aux avis des experts. Quelle part prendra, à l’avenir, les tests neurologiques des prisonniers dans la décision de les remettre en liberté? C’est toute la question. La justice devra ainsi de plus en statuer non plus sur les actes mais sur une probabilité de commission d’un délit en interrogeant directement le cerveau.

L’étendue potentielle de ces tests est difficile à mesurer aujourd’hui. Comme l’exploration directe du cerveau n’en est qu’à ses prémisses, ont peut facilement imaginer qu’ils s’étendront et se perfectionneront considérablement au cours des prochaines années.

Machine de lecture des rêves

D’autres chercheurs travaillent ainsi sur l’analyse des rêves. Le 5 avril 2013, Emily Underwood a ainsi signé dans la revue Science un article intitulé: «Comment construire une machine de lecture des rêves» qui commente un article publié le 4 avril 2013 sous le titre «Décodage neural de l’imagerie visuelle pendant le sommeil».  

Yukiyasu Kamitani, chef du département de neuroinformatique des laboratoires de neuroscience computationnelle ATR de Kyoto, et ses collègues ont également utilisé une IRMf et des logiciels développés pour décoder une partie des expériences visuelles de rêveurs. D’emblée, il confie au quotidien japonais Asahi Shimbun:

«Notre méthode pourrait être appliquée à la visualisation d’états mentaux et au diagnostic de maladies mentales.»

Pour l’instant, le chercheur japonais analyse le cerveau de personnes qui sont en train de rêver. Il a ainsi collecté les données de 2000 situations dans lesquelles un rêveur est réveillé et décrit verbalement ce qu’il voyait dans son rêve.

Plus de 70% de réussite

L’objectif de l’expérience est d’établir des corrélations entre un motif (pattern en anglais) dans l’activité du cerveau et un mot comme voiture ou livre. Parallèlement à l’enregistrement pendant le sommeil, l’activité neuronale est enregistrée au moment où des images de voitures ou de livres sont présentées aux personnes. Ensuite, il s’agit de prédire, grâce à l’enregistrement de l’activité d’un cerveau, l’objet présent dans le rêve.

Les chercheurs ont caractérisé 60 familles d’objets. Dans leur article, ils annoncent un taux de réussite de la prédiction systématiquement supérieur au hasard et qui atteint même 70% ou plus pour 15 catégories d’objets.

En 2010, Moran Cerf, chercheur au département de neurochirurgie de l’université de Californie, à Los Angeles, avait décrit ses expériences dans un article publié par la revue Nature. Il avait alors expliqué à la BBC qu’il «voudrait lire les rêves de gens». Pour lui, l’activité de certains neurones est associée à certains objets ou concepts. Il a ainsi pu identifier la cellule du cerveau liée, chez un patient, au fait de penser à… Marylin Monroe.

Electrodes dans le lobe temporal

Contrairement à la technique utilisée par Yukiyasu Kamitani, celle de Moran Cerf impose une procédure plus invasive avec la pose d’électrodes à l’intérieur du cerveau, dans région du lobe temporal moyen, siège de nombreuses fonctions cognitives (audition, langage, vision, mémoire). Seul moyen, pour l’instant, d’obtenir la résolution suffisante pour analyser l’activité d’un neurone particulier.  

En présentant des séries d’images aux volontaires, Moran Cerf a pu identifier les cellules associées à Bill et Hillary Clinton, la tour Eiffel ou d’autres célébrités… A priori, la base de données ainsi établie n’a pas de limite. Elle peut s’enrichir grâce au suivi du cerveau pendant qu’une personne regarde un film.

On se souvient de la cartographie montrant comment les catégories d’action et d’objets sont « rangées » dans notre cerveau. Nous avons parlé du travail spectaculaire d’Alexander Huth, chercheur à l’Institut de neurosciences Helen Wills de l’université de Californie à Berkeley, et de ses collègues publié dans la revue Neuron du 20 décembre 2012. Ces chercheurs travaillent sur la possibilité de découvrir un véritable Google inscrit dans nos neurones.  

Agir sur les machines par la pensée

Aujourd’hui, nombre des expériences sur le cerveau sont effectuées sur des patients souffrant d’attaques cérébrales. Moran Cerf justifiait ainsi ses travaux par l’espoir de communiquer avec le cerveau de personnes plongées dans le coma. De même, les personnes paralysées pourraient utiliser leurs pensées pour actionner des ordinateurs ou des machines.

Ce qui a déjà été réalisé depuis. Plusieurs expériences ont montré qu’il est possible de commander les mouvements d’un robot à l’aide de la seule action de la pensée. Tétraplégique, Cathy Hutchinson a ainsi réussi à boire dans un thermos grâce au contrôle d’un bras robotisé.

L’exploration du labyrinthe intime de nos neurones

La recherche fouille de plus en plus profondément et précisément à l’intérieur de notre cerveau. Un peu comme des mineurs explorant le labyrinthe mystérieux de nos neurones. Quels trésors vont-ils découvrir ? A quelles découvertes conduira le Human Brain Project (HBP) lancé récemment par l’Europe et doté d’un milliard d’euros sur 10 ans ? Impossible de le dire aujourd’hui.

Néanmoins, en mettant à jour nos rêves et nos aptitudes à commettre de futurs délits, il semble improbable que l’être humain puisse longtemps préserver l’intimité de son propre cerveau. Avec les caméras de surveillance, la multiplication des fichiers policiers ou privés, les puces radios, les radars, les téléphones mobiles et autres pistages sur Internet, la vie privée sociale peut d’ores et déjà être largement considérée comme une notion obsolète.  Désormais, c’est la dernière barrière, l’ultime refuge qui  pourrait disparaître.

Et si un détenu rêve qu’il commet un délit, sera-t-il considéré aussi comme un récidiviste potentiel?

M.A.

Michel Alberganti
Michel Alberganti (227 articles)
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