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Comment Mike Godwin a créé le plus célèbre des mèmes

Célésia Barry, mis à jour le 13.03.2013 à 9 h 33

Hitler le chat, Konstantin Zamkov via Flickr CC License by

Hitler le chat, Konstantin Zamkov via Flickr CC License by

«Le temps du triangle rose est terminé», déclarait mercredi 30 janvier dernier Christian Assaf, député PS, lors du débat sur le mariage pour tous. Quelques jours plus tard, le 5 février, le député UMP Elie Aboud reprenait cette image dans une déclaration sur l'adoption par les couples homosexuels, déclaration qui a scandalisé les députés socialistes:

«Je puis vous assurer que tous mes collègues pédopsychiatres, qui se réveillent aujourd’hui, se rendent compte qu’il y a un vrai danger. D’ailleurs, je m’adresse à M. Christian Assaf pour lui dire qu’un pédopsychiatre reconnu, qui ne peut être soupçonné de la moindre consanguinité politique avec nous, alerte l’ensemble de la société ; et, madame la garde des sceaux, ce n’est pas du triangle rose qu’il parle, mais d’un triangle noir où est inscrit “SOS danger”.»

Par une référence aux triangles qui marquaient les prisonniers homosexuels et «socialement inadaptés» des camps de concentration lors de la Seconde Guerre mondiale, Christian Assaf et Elie Aboud ont tous deux atteint le point Godwin.

La loi de Godwin, ou point Godwin en français, est formulée pour la première fois au début des années 1990 par un avocat, Mike Godwin:

«Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1.»

Autrement dit, plus le débat est long, plus les chances que vous soyez comparé à Hitler pour avoir confié aimer les animaux augmentent.

En 1951 et 1954, le philosophe Leo Strauss avait déjà relevé un principe similaire avec sa phrase ironique Reductio ad Hitlerium, la réduction à Hitler, note 20 Minutes. Mais comme le souligne Mike Godwin dans un tweet écrit à la suite de la publication de cet article, il convient de distinguer le Reductio ad Hitlerium et la loi Godwin: Leo Strauss ironise sur l'utilisation du nazisme comme argument. La loi Godwin, elle, introduit l'idée selon laquelle un tel argument est inévitable dans un débat qui s'éternise. 

Depuis le début des années 1990, la loi Godwin a évolué, jusqu'à être invoquée lors de débats réels, explique Mike Godwin au New York Mag. Récemment, aux Etats-Unis, le président de la National Rifle Association, l'un des plus puissants lobbies politiques du pays, a comparé le gouverneur de New York à Adolf Hitler pour avoir promulgué une loi restrictive sur le port d'armes.

«[Le nazisme] est la pire chose à laquelle vous pouvez penser, note Mike Godwin. Lorsque vous êtes dans une sorte d'escalade rhétorique avec quelqu'un avec qui vous êtes en désaccord, c'est un peu facile d'y faire référence si vous n'êtes pas très regardant sur vos arguments.»

Dans les années 1980, Mike Godwin découvre Internet. L'homme est alors choqué par l'utilisation massive de clichés sur la Seconde Guerre mondiale. Des poncifs qu'il juge dangereux:

«Plus les gens prenaient l'habitude [d'évoquer le nazisme lors de débats], moins ils allaient se souvenir de son contexte historique. Et comme vous le savez, l'une des injonctions des historiens de l'Holocauste est que nous ne devons jamais oublier.»

Cette loi est donc un moyen pour Mike Godwin de limiter la banalisation des crimes nazis.

«Le but de cette loi n'est pas d'affirmer quelque chose de nécessairement objectivement vrai sur la façon dont les gens parlent. Le but de cette loi est, de façon réductrice, d'étiqueter et de ridiculiser implicitement les gens qui tombent dans cette comparaison paresseuse et spécieuse.»

En 1994, il énonce la loi Godwin dans un texte intitulé «Mème, contre-mème» et publié sur Wired, alors l'un des sites les plus suivis par les férus d'Internet. Il sait qu'en y publiant son article, l'idée se propagerait. Il avait raison: la loi Godwin est devenue l'un des mèmes les plus populaires de l'Internet, et probablement le seul qui ait réussi à s'imposer durablement In Real Life, dans la vie réelle, au point qu'il est évoqué par les médias à chaque dérapage qui touche de près ou de loin à la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd'hui, quiconque atteint le point Godwin est généralement considéré comme ayant perdu le débat. Son évocation est la preuve d'un argumentaire épuisé. Mike Godwin estime cette évolution justifiée: tout temps passé à faire des comparaisons avec Hitler est pour lui perdu.

L'avocat est plus connu pour sa loi que pour son métier. Sur Twitter, celui qui affirme n'avoir jamais comparé personne à Adolf Hitler est régulièrement la cible de plaisanteries de la part des internautes.

«Si je tweete quelque chose comme "il y a eu une augmentation des poursuites (judiciaires) pour tel crime", quelqu'un va forcément dire "vous savez qui d'autre a augmenté les poursuites?"»

Sa propre famille n'est pas en reste. Adolescente, sa fille en colère trouvait très amusant d'atteindre le point Godwin pour le provoquer:

«Tu te comportes exactement comme Hitler.»

C.B.

Article mis à jour le 13 mars avec la réaction de Mike Godwin sur Twitter

Célésia Barry
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