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Nucléaire: Bonnes gens, n'ayez pas peur!

Michel Alberganti, mis à jour le 11.03.2013 à 9 h 30

Deux après Fukushima, la thèse de l'absence d'impact sur la santé des doses reçues par les habitants fait son chemin. D'autant qu'il est difficile de la vérifier. En fait, la vraie maladie grave serait le stress.

Manifestations anti-nucléaires en France en mars 2013 - Photo : Stephane Mahe - Reuters

Manifestations anti-nucléaires en France en mars 2013 - Photo : Stephane Mahe - Reuters

Malgré les manifestations au Japon, en France et dans d'autres pays à l'occasion du deuxième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, la thèse du "zéro mort" va bon train.

Rapports et analyses se succèdent pour expliquer que les doses de radiations reçues par les 210.000 habitants évacués de la zone d'exclusion, autour de la centrale dévastée par le tsunami du 11 mars 2011, et les explosions de réacteurs, sont restées minimes. En revanche, les enquêtes menées auprès de cette population révèlent un taux important de victimes du stress pouvant aller jusqu'aux maladies psychiatriques.   

Deux ans après le drame de Fukushima, l’atmosphère change donc presque imperceptiblement. Crise économique oblige, le combat anti-nucléaire semble s’émousser. Et il ne faut jamais sous-estimer la puissance du lobby nucléaire. En France et même au Japon. Il semblait à terre après Fukushima et les décisions de l'Allemagne et de la Belgique de sortir du nucléaire d'ici 2025 et de l'Italie de ne pas lancer son programme de construction de centrales.


Une femme brandissant une pancarte non au nucléaire lors d'une manifestation à Tokyo -10 mars 2013 - Reuters

Le nucléaire malgré l'opinion publique

Au Japon, après l'arrêt de la totalité des réacteurs le 6 mai 2012, le nouveau premier ministre, nommé le 26 décembre 2012, a déclaré aussitôt vouloir réactiver tous les réacteurs du pays hormis ceux de Fukushima. Pourtant, l’opinion publique nipponne reste opposée à 80%, selon les derniers sondages, au nucléaire…

En France, le gouvernement socialiste a réaffirmé sa décision de fermer la centrale de Fessenheim fin 2016. Paradoxalement, les travaux imposés par l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) après Fukushima sont en cours dans la centrale. Ils doivent même impérativement s’achever le 30 juin 2013 en ce qui concerne le renforcement du radier du réacteur N°1 pour qu’il obtienne l’autorisation de continuer à fonctionner. Et l’ASN s’est déclarée satisfaite de l’avancée de ces travaux le 19 décembre 2012.  

Refaire une jeunesse à Fessenheim

Le 15 janvier 2013, Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN, a confié que la mise à l’arrêt définitif de la centrale de Fessenheim prendre environ 5 ans. Si elle commençait aujourd’hui, la procédure s’achèverait donc début 2018, soit avec plus d’un an de retard. Or, ce qui est en cours… ce sont les travaux de consolidation des réacteurs. Difficile de comprendre. Sauf à subodorer une stratégie : refaire une jeunesse à Fessenheim pour rendre l’application de la décision de fermeture la plus improbable possible.

La situation du nucléaire n’a donc jamais été plus contradictoire. D’un coté, les populations n’en veulent majoritairement plus. De l’autre, les gouvernements, maintenus sous l’influence des lobbies et contraint par une économie atone, se trouve pris au piège. Il aurait fallu amorcer la sortie du nucléaire avant 2007. Ou bien il risque de falloir attendre longtemps pour sortir, auparavant, de la crise économique.

Pas de victimes

Face à ce désordre et à ces hésitations, le lobby nucléaire avance des pions. Après avoir martelé que l’atome est l’énergie verte par excellence pour lutter contre le réchauffement climatique, il attaque sur un nouveau front. Le nucléaire ne ferait pas de victimes. L'un des principaux griefs des anti-nucléaires serait donc que pur fantasme. L’année 2013 semble bien celle de la contrattaque.

Elle a commencé la revue Nature du 16 janvier 2013 avec un article dont Slate.fr a rendu compte, doublé d’un éditorial. Objectif: attirer l’attention sur la santé mentale des quelque 210 000 réfugiés de la région de Fukushima.  S’ils craignent pour leurs enfants les risques de cancers de la tyroïde ou de leucémie, c’est surtout le stress de leur situation précaire, temporaire et inconfortable qui menace leur santé immédiate.


Réfugiés de la région de Fukushima en 2011 - Photo : Reuters

L’article décrit en détail la vie difficile de la famille de Keichi Togawa, qui sombre dans l’alcool et les jeux vidéo, dans son petit appartement de 30 m2 pour cinq personnes, à Tsushima. Au passage, on apprend que, selon l’étude Fukushima Health Management Survey, tous les réfugiés ont reçu une dose de radiation très inférieure aux 100 millisieverts qui est considérée comme la limite au-delà de laquelle surviennent les cancers. En fait, le maximum relevé par les autorités sanitaires serait de 25 millisieverts. Ce qui conforte les conclusions d’un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de mai 2012 évaluant les doses entre 10 et 50 millisieverts. L’article de Nature cite Dale Preston, un statisticien travaillant au Japon qui a étudié les survivants de la bombe atomique:

«Je pense qu’il est probable qu’il y aura une augmentation des risques de cancer, mais elle sera très, très faible.»

Survenue des cancers

Le 28 février 2013, l’OMS a publié un nouveau rapport sur « les risques pour la santé de l’accident nucléaire de Fukushima». Le document évalue, deux ans après la catastrophe, que « d’après les estimations préliminaires », dans les deux zones les plus touchées de la préfecture de Fukushima, les habitants ont reçu des doses effectives de rayonnement comprises entre 12 et 25 millisieverts. Viennent ensuite les estimations d’augmentation de la survenue de cancers liés à ces doses. Selon l’OMS, l’accroissement pendant la vie entière par rapport aux taux de référence pour les sujets féminins exposés au stade du nourrisson serait de 7% de leucémie, de 6% de cancers du sein, de 4% de cancers solides et de 70% de cancers de la tyroïde. L’OMS précise que cette dernière augmentation est à mettre en relation avec le risque de référence qui n’est que de 0,75%. Soit un risque additionnel de 0,5% pour la vie entière dans le cas d’un nourrisson de sexe féminin exposé dans la zone la plus touchée.

Le rapport précise que ces valeurs concernent la zone la plus touchée par le nuage radioactif. Dans la seconde zone la plus touchée, les risques sont deux fois inférieurs. «Parmi les personnes exposées, les risques estimés sont plus faibles chez l'enfant et l'adulte que chez le nourrisson», ajoute l’OMS.


La centrale de Fukushima Photo : Ho New - Reuters

Moins de 100 liquidateurs fortement irradiés

Pour ce qui concerne les travailleurs qui ont participé à la « liquidation » de la centrale, il faut aller chercher dans le document complet du rapport. Cela touche tout de même 23 172 travailleurs, dont 5639 employés de Tepco, l’exploitant de la centrale, et 17 533 personnes travaillant pour des sous-traitants. Dans ce cas, les données analysées par l’OMS proviennent… de Tepco. Elles montrent que 70% des travailleurs ont été exposés à moins de 10 millisieverts avec une dose effective d’environ 5 millisieverts. L’exposition à 30 millisieverts concernerait environ 29% des travailleurs. Il reste 75 ouvriers exposés à une dose externe supérieure à 100 millisieverts avec un maximum de 199 millisieverts dans un cas et une dose interne nulle.

Enfin, 12 travailleurs ont été victimes d’une dose interne supérieure à 100 millisieverts, avec un maximum de 590 millisieverts, et un maximum enregistré de 678,8 millisieverts pour la dose effective totale[1].

Pas que quoi être catastrophé

L’OMS conclue qu’au Japon, « pour certains cancers, il pourrait y avoir une relative augmentation du risque vie entière par rapport aux taux de référence dans certains groupes définis par l’âge et le sexe dans les zones les plus touchées ». Pas de quoi être catastrophé. Le message non subliminal est clair. Même si vous travaillez dans une centrale victime d’une catastrophe majeure, classée au même niveau que celle de Tchernobyl, vous ne risquez pas grand-chose. Au final, sur les 210 000 personnes évacuées, seuls moins de 100 travailleurs ont de véritables risques supplémentaires d’avoir un cancer dû aux radiations durant leur vie. De plus, les progrès dans le traitement de cette maladie laissent de bonnes chances aux victimes de survivre à leur peu probable maladie. Surtout dans quelques décennies.


Vue aérienne du site de Fukushima en 2011  - Reuters

Réduire les coûts d’image

Cette conclusion permet de mieux comprendre l’étude de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire publiée le 19 février 2013 sur « le coût économique des accidents nucléaire entraînant des rejets radioactifs dans l’environnement». Nous avons déjà parlé de l’un des éléments du débat sur cette étude, l’évacuation des personnes âgées. Le travail réalisé par Patrick Momal, économiste à l’IRSN, aboutit à un coût d’un accident nucléaire en France de 120 à 400 milliards d’euros, suivant que l’accident est grave ou majeur.

L’étude pointe une répartition intéressante de ces coûts. Seuls 20% (cas grave) et 40% (cas majeur) des frais concernent le traitement des personnes contaminées. Ce qui arrive en premier, ce sont les coûts d’image : 40% de la facture dans les deux cas. Parmi ces coûts, on trouve la baisse du tourisme, par exemple. Un phénomène qui fait partie des problèmes actuels du Japon.

Le 9 mars 2013, un article du quotidien japonais Asahi Shimbun notait que le nombre de nuits d’hôtel vendues dans l’ensemble de nord-est du Japon a chuté de 20% entre 2010 et 2012. Ce déclin atteint 25% dans la préfecture de Fukushima. L’autre grand quotidien, The Mainichi, soulignait, le 10 mars 2013, que de nombreux pays maintiennent leur embargo sur l’importation de nourriture provenant du Japon.

Eduquer les masses au nucléaire

Faut-il, dans ces conditions, adhérer au message pro-nucléaire qui nous martèle que le nucléaire ne provoque, finalement, pas vraiment de morts et que les principaux dégâts, en cas de catastrophe, provient de la peur panique et irraisonnée autant qu’irrationnelle que les radiations provoquent dans les populations ? A écouter les avocats de l’atome, le principal problème serait aujourd’hui d’éduquer les masses pour leur apprendre à ne plus craindre le nucléaire. N’ayez plus peur, bonne gens ! Et les centrales seront bien gardées. Le prix de l’électricité restera bas. Le réchauffement climatique sera contrôlé. En cas d’irradiation, vous ne risquez pas plus qu’en allant passer une radio des poumons, en campant en Bretagne ou en franchissant l’Atlantique en avion…Dormez tranquille, bonne gens…

Le meilleur des mondes nucléaire ?

Malheureusement, un simple coup d’œil, ces derniers jours, sur les journaux japonais, dont aucun n’est vraiment de gauche, oblitère quelque peu cette perspective d’un meilleur des mondes nucléaire. Ainsi, 60% de la population de la préfecture de Fukushima n’espèrent pas retrouver leur vie d’avant la catastrophe avant 20 ans. En 2018, 54 000 des personnes évacuées ne pourront retourner chez elles. La décontamination accuse un retard considérable.

Le gouvernement de Fukushima reconnaît avoir effacé les enregistrements des radiations de mars à septembre 2011. Plus de 40% des enfants examinés dans cette région présentent des anomalies de la tyroïde (kystes ou grosseurs). Un article paru dans le Wall Street Journal détaille la situation de la centrale elle-même qui apparaît comme loin d’être maîtrisée tandis que la NHK rapporte les doutes des experts sur la stratégie de refroidissement des réacteurs. Deux ans après… Difficile d’oublier que c’est aussi cela, le nucléaire.

M.A.

[1] Les doses et leurs dangers: Le seuil de dangerosité admis par la médecine nucléaire est de 100 millisieverts pour les adultes et 50 millisieverts pour les enfants. Il faut atteindre 700 millisieverts pour des effets directs sur l’organisme (nausées, vomissements). A 4500 millisieverts, la moitié des irradiés meurent. Et la totalité vers 6.000 à 7.000 millisieverts. En France, la dose moyenne reçue est de 2,4 millisieverts par an. Et la limite légale autorisée pour les rayonnements artificiels est de 1 millisievert par an. Retourner à l'article

Michel Alberganti
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