Science & santéLife

« A moi aussi, cela m’est arrivé... »

Michel Alberganti, mis à jour le 10.03.2013 à 12 h 27

L'analogie permet à notre cerveau de forger les concepts nécessaires à notre compréhension du monde. C'est la thèse aux implications multiples du livre que Douglas Hofstadter, auteur du célèbre «Gödel, Escher, Bach», vient de publier avec Emmanuel Sander.

Like - Photo Afagen - Flickr - Licence Creative Commons

Like - Photo Afagen - Flickr - Licence Creative Commons

En science, comme parfois en philosophie, les notions les plus profondes prennent parfois l’allure de l’évidence. Prenons l’analogie, par exemple. A priori, le raisonnement analogique fait partie des outils utilisés par notre cerveau pour résoudre certains problèmes. Quoi de plus? 

Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander répondent à cette question par un ouvrage de plus de 600 pages en petits caractères et interligne serré, paru le 21 février 2013 chez Odile Jacob. Face à un tel pavé, deux options. Soit les auteurs ont découvert un trésor que tout le monde pouvait voir mais que personne, avant eux, n’avait identifié comme tel. Soit ils sont victimes de la fièvre des chasseurs d’or qui prennent un vulgaire caillou pour une pépite.

Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander - Copyright : Michel Alberganti
Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander pendant l'émission Science publique
sur France Culture - Enregistrement le 25 février 2013 - Diffusion le 5 avril 2013

Dans le second cas, il ne serait guère nécessaire d’en parler. Sauf pour se moquer. Ce qui n’est pas bien. Dans le premier cas, on peut raisonnablement s’interroger. L’analogie est-elle vraiment partout comme le suggèrent les auteurs? S’agit-il de l’un des moteurs essentiels de notre apprentissage du monde, de nos processus de mémorisation et de nos modes de communication? En particulier, du langage. Prenons les deux premiers paragraphes de cet article. Sans y prendre garde (si, si, faites-moi confiance…), j’ai utilisé bon nombre d’analogies: philosophie, allure, outils, pavé, trésor, chasseurs d’or…

Un pan du voile se lève. Si personne n’avait, jusqu’à présent, mesuré l’importance de l’analogie, c’est peut-être parce qu’elle est aussi naturelle et invisible que l’air que nous respirons ou la gravité que nous subissons ou le sang qui circule dans nos veines… Autant d’analogies, d’ailleurs. J’arrêterai désormais cette auto-analyse analogique pour ne pas lasser. Mais vous pourrez facilement les attraper au vol…

Comme Monsieur Jourdain la prose

Bon, d’accord. Admettons que nous utilisions sans cesse l’analogie comme Monsieur Jourdain la prose. Pas de quoi, pour autant, mettre le feu au lac. Pas sûr... Les auteurs notent que, dès le plus jeune âge, notre cerveau fait appel à cette méthode pour identifier ce qui l’entoure. Pour apprendre le monde. Premier personnage, par ordre d’apparition, la maman. Premier mot, aussi. Même si papa n’est pas loin.

Comment passer du simple fait de nommer à la compréhension du rôle particulier de ces personnes? S’agit-il de leur prénom, équivalent à celui du frère, Pierre, de la sœur, Paulette, du cousin, Paul-Henri, ou de facteur, Hector ? Comment distinguer, catégoriser disent les auteurs, la maman? D’abord, certes, par la relation particulière qui existe avec elle. Plus proche, plus présente, plus affectueuse. Mais la nounou, parfois, répond presque aux mêmes critères. Alors, comment comprendre vraiment ce qu’est une maman?

agos - Photo : Waen â -  Via Flickr Creative Commons
Agos - Photo : Waen â - via Flickr Creative Commons

Pour Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander, on l’aura deviné, seule l’analogie permet de trancher. L’enfant va, peu à peu, prendre conscience que sa maman n’est pas la seule maman sur Terre. Chaque enfant qu’il voit dans la rue, au jardin, à la crèche puis à la maternelle, a «une» maman. Ainsi, le mot maman devient une catégorie et non plus le nom d’une personne unique. Il y a ma maman et les mamans. Et si l’on remplace le mot maman par n’importe quel autre mot, le processus reste le même. 

Forger les concepts

L’analogie permet ainsi de forger les concepts. Grâce à elle, on finit par reconnaître une chaise, même si c’est Philippe Stark qui l’a dessinée. On ne la confond pas avec un verre, une échelle, une voiture ou un avion. Pourtant, il existe une infinité de variantes de chaises, de verres, d’échelles, de voitures et d’avions. Mais nous sommes capables de classer un objet dans l’une de ces catégories. Nous les avons conceptualisés. La chaise, bien que réelle, est devenue une abstraction dans notre cerveau. 

Museal analogy - Photo : Дон Андрe - via Flickr Creative Commons
Museal analogy - Photo : Дон Андрe - via Flickr Creative Commons

Quête aux similitudes 

Dans Les mots et les choses (1966), Michel Foucault accorde une place importante à l’analogie qu’il cite comme l’une des quatre similitudes composant «la prose du monde». Elle s’y trouve ainsi en compagnie de la convenance, de l’émulation et des sympathies. Michel Foucault accorde à l’analogie un «pouvoir immense». Il écrit: «Par elle, toutes les figures du monde peuvent se rapprocher». Et un peu plus loin, dans son style particulier: 

«Tout chemin est une quête aux similitudes : les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau à parler.»

Si Michel Foucault se livre à une archéologie des sciences humaines, Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander, eux, entreprennent une radiographie de la pensée. Leur ouvrage aurait pu porter, en français, une traduction du titre de la version anglaise, qui doit être publiée en avril 2013 par Basic Books: Surfaces and Essences. Une invitation à passer de l’apparence aux profondeurs de la pensée.

GEB pour les fans

Douglas Hofstadter travaille sur ce thème depuis plus de 30 ans au Centre de recherche sur les concepts et la cognition qu’il dirige à l’université d’Indiana. Il a sans doute contribué à instiller dans ce nouvel ouvrage une part de la construction originale de son best-seller, le fameux Gödel, Escher, Bach: les brins d’une guirlande éternelle, GEB pour les fans, paru en 1979 aux Etats-Unis (prix Pulitzer) et en 1985 en France. Dans ce livre au succès mondial, il faisait appel à une vingtaine de dialogue entre deux personnages: la Tortue et Achille, pour illustrer son propos.

Dans L’analogie, on retrouve quelques dialogues mais, surtout, une multitude d’anecdotes. Toutes puisées dans la réalité, selon les auteurs. Cette construction donne au livre, par ailleurs très dense, une aération et un fort ancrage dans la vie quotidienne. Elle évite également les ornières du langage savant.

Les auteurs décortiquent ainsi plusieurs catégories d’analogies. Celles qui sont invisibles, celles qui nous manipulent et celles que nous manipulons, les naïves et celles qui ont fait trembler la Terre. Et nous voici plongés dans les travaux de Lagrange et d’Evariste Galois en théorie des nombres… Et D’Albert Einstein, champion toutes catégories des analogies. Comment découvre-t-il les quantas de la lumière, les futurs photons? Grâce à une analogie entre le corps noir et le gaz parfait. Personne n’y croit à l'époque mais, comme toujours, même lorsqu’il pense lui-même s’être trompé, le raisonnement d’Einstein finit par s’imposer.

Cerveau analogique

Ce que nous disent Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander, c’est que notre cerveau est profondément analogique. Un paradoxe à l’époque du triomphe du numérique. En effet, ce dernier a longtemps été opposé au numérique. L’analogique désignait une reproduction fidèle de l’original, comme le font les vibrations gravées sur un disque vinyle. Le numérique, lui, introduit une différence, une imperfection, dans la reproduction inhérente à son fonctionnement binaire. Ce livre réhabilite donc l’analogique, d’une certaine façon. Si l’on suit cette analogie, certes un peu limite.

La prise de conscience de ce mécanisme fondamental de la cognition n’apporte-t-elle, au fond, qu’un plaisir intellectuel? La jouissance d’une simple meilleure compréhension du fonctionnement de notre cerveau. Loin de là, nous disent les auteurs. En effet, si l’analogie structure la pensée aussi profondément, deux domaines, au moins, en sont bouleversés: la communication et l’enseignement. Rien de moins.

Situations similaires

La communication fait souvent appel au langage. Or, comme nous l’avons vu, la langue a constamment recours aux analogies. Les auteurs notent ainsi les expressions du langage ordinaire qui les révèlent très explicitement. Par exemple lorsque nous commençons une phrase par: «Moi aussi, cela m’est arrivé…». Souvent, la situation citée est fort éloignée de l’original. Mais, pour celui qui fait la comparaison, elle rentre dans la même catégorie.

Les auteurs mentionnent également toutes les expressions populaires, style proverbe ou dicton: «On ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu», «Faire d’une pierre, deux coups», «Chat échaudé craint l’eau froide»… Il s’agit toujours de mettre en relation des situations similaires à travers un concept commun, un rapprochement, une similitude.

Les concepts restent flous

L’analogie dans la communication peut aussi bien éclairer un discours que l’obscurcir. Tout dépend du degré de compréhension de l’interlocuteur. C’est là l’autre face de cette arme à double tranchant… Soit une communauté de concepts existe et l’analogie favorise la communication. Soit ce n’est pas le cas et elle la détruit. Cela explique des difficultés de compréhension d’une langue étrangère, en particulier de l’humour, souvent pétri d’allusions analogiques. Idem pour la traduction, travail que connaît bien Douglas Hofstadter depuis son fameux livre, si difficile à traduire en français, langue qu’il maîtrise pourtant parfaitement.

Par ailleurs, même dans une langue commune, «les concepts restent flous», notent les auteurs. Ainsi, lors de la conférence qu’ils ont donnée au Collège de France le 27 février 2013, ils ont posé à la salle la question suivante: «Est-ce qu’un chapeau est un vêtement?». Résultat : environ 50% de oui et 50% de non…

Analogies naïves

L’enseignement, lui, révèle la difficulté de la transmission de nouvelles notions, de nouveaux concepts aux élèves. Or, ceux-ci sont souvent considérés comme des pages blanches lorsqu’ils entrent à l’école. Erreur. «L’enfant a déjà en lui beaucoup de concepts», notent les auteurs. Ils expliquent ainsi la difficulté que pose une opération en apparence simple: la division. «Le sens strict est "séparer en parties" et l’analogie est celle du partage. Mais alors comme expliquer que le résultat final peut-être plus grand que la valeur de départ?».

Il s’agit là des «analogies naïves» auxquelles les auteurs consacrent un chapitre. Si l’enseignement nie leur existence, il risque de nombreux blocages que personne, ni le professeur, ni l’élève, ne sauront identifier. Or les manuels scolaires et les cours pullulent d’expressions au sens obscur, comme «l’énergie de position» actuellement utilisée.

Un message aux sciences cognitives

«Nos analogies nous contraignent mais les rails contraignent-ils le train? Oui, mais que peut faire le train sans rails?», déclarent les auteurs. En faisant ainsi apparaître les murs de notre prison, Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander espèrent nous permettre de l’agrandir. S’ils s’adressent au grand public, ils visent aussi leurs collègues des sciences cognitives. «Le but de ce livre est de leur dire que l’analogie, ce n’est pas le Finistère ou le Delaware. Pas même le Texas. C’est le système national complet des autoroutes, des routes, des chemins, des pistes, des escaliers…», lance Douglas Hofstadter.

Une fois de plus, et cette fois avec Emmanuel Sanders, fils du prix Nobel de physique en 1961, Robert Hofstadter, élevé sur le campus de Stanford, met toute son énergie dans un livre qui tient plus de la thèse que de l’essai. Si, comme pour GEB, tout le monde n’aura pas la force de le lire intégralement, les idées qu’il propose pourraient fortement influencer le cours des sciences cognitives, de l’éducation à la communication en passant par les processus de mémorisation. Demain, l’analogie prend la place que les auteurs de ce livre lui attribue, nous ne dirons plus alors «c’est comme…», «cela me fait penser à…» ou «moi aussi, je…» de la même façon.


L'analogie - Science Publique du 5 avril 2013... par franceculture

M.A.

Michel Alberganti
Michel Alberganti (227 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte