Photo : SMercury98 via Flickr CC
On connaît les débats houleux sur l’homme augmenté ou amélioré. On sait aussi que la frontière est ténue entre la médecine qui soigne et celle qui pourrait aller au-delà, c'est-à-dire donner de nouvelles aptitudes à l’être humain. Les derniers travaux effectués par Miguel Nicolelis, neurobiologiste à l’université Duke (Durham, Caroline du nord), et son équipe se situent exactement là, en ce point de basculement entre la restauration de fonctions et l’acquisition de nouvelles aptitudes.

Miguel Nicolelis travaille depuis des années sur la mise au point d’exosquelettes qui doivent permettre à des personnes tétraplégiques de retrouver l’usage de leurs membres. Le cas de Christopher Reeve, ex-Superman, a défrayé la chronique (photo ci-dessus).
L’acteur victime d’une chute de cheval en 1995 a vécu près de dix ans avec une rupture de moelle épinière. Avec sa femme Dana, il crée une fondation pour aider la recherche sur la réparation de la moelle épinière. A l’époque, les espoirs portaient sur les cellules souches. Miguel Nicolelis, lui, explore une voie très différente. Ses recherches sont axées sur le cerveau et la capture des signaux qu’il émet, leur interprétation et leur utilisation pour la commande de systèmes extérieurs au corps. Il a ainsi réussi à faire déplacer un curseur sur un écran par le cerveau d’un singe sans utilisation de ses membres. Dans une autre expérience, un singe a commandé, depuis les Etats-Unis, la marche d’un robot situé au Japon.
La dernière étude de Miguel Nicolelis, publiée dans les Nature Communications du 12 février 2013, porte sur une nouvelle étape dans cette démarche. Une étape qui sort du chemin initial visant à trouver des solutions pour restaurer les fonctions motrices des patients tétraplégiques. «Nous montrons que des rats adultes peuvent apprendre à percevoir une lumière infrarouge normalement invisible à l’aide d’une neuroprothèse qui couple le signal provenant d’un capteur infrarouge monté sur la tête au cortex somato-sensoriel via une micro stimulation intra corticale», indique-t-il. En d’autres termes, le rat va voir la lumière infrarouge, alors que ses yeux sont incapables de la percevoir, grâce aux signaux émis par le capteur et stimulant directement son cerveau.
Le plus extraordinaire réside peut-être dans la région du cerveau choisie par Miguel Nicolelis pour l’implantation des 4 électrodes délivrant la stimulation. Il s’agit en effet de la zone correspondant aux perceptions du toucher provenant des moustaches du rat.
Ainsi, l’animal reçoit, dans la même partie de son cerveau, deux stimulations de nature différente: celles qui continuent à provenir de ses moustaches et celles engendrées par les électrodes couplées au capteur infrarouge. Que va-t-il se passer ? L’une des informations va-t-elle prendre le pas sur l’autre ? Les moustaches deviendront-elles insensibles ? La perception de la lumière ne fonctionnera-t-elle pas ?
Avant l’expérience, les chercheurs ne pouvaient pas répondre à la moindre de ces questions. Miguel Nicolelis explique avoir d’abord entraîné six rats à des tâches de discrimination. Dans une chambre circulaire, trois trappes, des points de récompense, ont été installées. Chaque trappe était équipée d’une ampoule à LED émettant de la lumière visible. Chaque fois que la LED s’allumait et qu’un rat venait appuyer son museau sur la trappe, il recevait un peu d’eau en récompense. Après avoir atteint l’objectif de 70% de réussite dans cette tâche, les rats ont subi une intervention chirurgicale consistant à implanter sur leur tête le capteur infrarouge ainsi que les électrodes dans la région du cortex correspondant à la perception de toucher provenant des moustaches.
Après cette intervention, les rats ont été remis dans la même chambre mais, cette fois, la lampe utilisée au dessus de la bonne trappe, celle distribuant une récompense, émettait de la lumière infrarouge. Invisible par les yeux, cette lumière provoquait, via le capteur fixé sur la tête, des impulsions électriques sur les électrodes. La fréquence de ces dernières variait toutes les 50 millisecondes en fonction de l’intensité de la lumière infrarouge reçue par le capteur. Ainsi, elle augmentait lorsque le rat se rapprochait de la lampe infrarouge ou orientait leur tête vers elle. Que ressentait-il? Etant donné la zone du cerveau choisie, le rat devait avoir l’impression que ses moustaches palpaient une surface alors que les poils ne rencontraient pas d’obstacle. De quoi créer une certaine confusion…

Suivant les rats, il a fallu de 20 à 32 jours d’apprentissage pour qu'ils apprennent à interpréter correctement les signaux provenant du capteur infrarouge. Pendant cette période, la stratégie des animaux a clairement changé. Au début, ils ne comprenaient rien aux signaux reçus et frappaient indifféremment sur toutes les trappes pour obtenir de la nourriture. Puis, ils ont commencé à effectuer une cartographie infrarouge de la chambre en balayant le volume grâce à des mouvements de leur tête d’avant en arrière.
Les performances des rats se sont ainsi considérablement améliorées. Au cours de l’apprentissage, le taux de réussite des débuts, compris entre 35% et 47%, sont parvenus à atteindre de 91 à 95%. La meilleure session de chacun des rats a été comprise entre 92% et 98%. Pendant cette période, les chercheurs ont également mesuré le temps mis par les rats pour atteindre la trappe surmontée de la lampe infrarouge. Dans les cas de succès, le délai est passé de 2,3 à 1,3 seconde.
L’équipe de Miguel Nicolelis a également voulu savoir si l’apprentissage de l’interprétation des signaux provenant de la lampe infrarouge s’était réalisé au détriment de sensations tactiles provenant des moustaches. Résultat : le sens du toucher via les poils du museau reste intact. «Les neurones de cette région du cerveau n’ont clairement pas été détournés par l’introduction de la stimulation électrique, même après plusieurs mois d'expérience», note le chercheur. Les rats équipés des électrodes et du capteur infrarouge ont donc, au cours de leur apprentissage, simplement acquis un nouveau sens. Comme si un nouvel organe avait été connecté à leur cerveau. L’extrême plasticité de ce dernier est très souvent soulignée. En voici une nouvelle démonstration.
La démarche de l’équipe de l’université Duke rappelle celle qui, dès 1969, a été menée pour donner une forme de perceptions visuelles à des aveugles de naissance à l’aide de stimulations mécaniques de la peau. Miguel Nicolelis souligne que, dans sa nouvelle expérience, il a court-circuité l’enveloppe du corps pour intervenir directement à l’intérieur du cerveau avec l’objectif de « créer une prothèse capable d’augmenter les capacités de perception du sujet ». Le mot est lâché: augmentation. De fait, les rats sont devenus sensibles à la lumière infrarouge grâce à cette prothèse. Le Rubicon est franchi. Il est possible de dépasser les aptitudes naturelles d’une espèce vivante. Difficile de ne pas penser à une application à l’homme.
Comme toujours, les chercheurs mettent d'abord l’accent sur l’intérêt de leur expérience pour l’amélioration des neuroprothèses actionnant des membres artificiels. Cette expérience démontre que la personne handicapée pourrait recevoir en permanence des informations sensorielles provenant de sa jambe, de son bras ou de sa main. La rugosité d’un objet, la nature d’un sol deviendraient ainsi perceptibles directement par le cerveau. Cette véritable voie de retour pourrait décupler l’efficacité d’un exosquelette.
La fin de l’article de Miguel Nicolelis a l’honnêteté de ne pas occulter les perspectives d’augmentation des facultés. « Nos rats ont été capables de transcender la limitation de perception imposée par les stimuli qui peuvent activer les capteurs naturels natifs de leur corps », écrit le chercheur. Tout est dit et la porte est ouverte pour l’écriture d’un nouveau chapitre de la médecine. Ou plutôt le premier chapitre d’une discipline qui ne porte pas encore vraiment de nom. La discipline qui s’attachera à étendre les capacités de l'homme au-delà de celles dont la nature l'a pourvu.
M.A.
Dossiers : science, rats, infrarouge, médecine, homme augmenté, neurobiologie, exosquelette, fonctions motrices, motricité




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Même si nous descendons du rat :) le rat n'est pas tout à fait l'homme.
Je sais ! L'homme et la souris possèdent "99% de gènes homologues (c'est-à-dire identiques ou proches)" mais en matière de génétique il faut se méfier de statistiques trompeuses car 1% d'écart peut avoir à l'arrivée énormément d'effet.
D'ailleurs je n'ai pas vraiment peur des...chats.
Pour revenir au sujet de cet article assez décoiffant, les perspectives sont à mettre en relation avec le projet "Human Brain Project" car le couplage de capteurs sensorielles avec le cerveau sera d'autant plus facile à tester que les chercheurs auront réussi à créer des "modèles" du fonctionnement du cerveau.
Comme toujours le "problème" n'est pas (et il ne pourra jamais être) un problème scientifique.
La science n'a pas à se préoccuper des applications de ses découvertes et les tentatives pour bloquer ici ou là les recherches sont illusoires parce qu’il se trouvera toujours des « paradis expérimentaux » où des savants pourront étudier tous les méandres de la science et des hommes capables de faire la pire des choses avec ses applications.
On se souvient du débat sur les recherches sur le virus H5N1 mutant et la fin du moratoire décidé le mois dernier. Les raisons invoquées pour la reprise de ces recherches étaient que "le virus continue à circuler et à évoluer dans la nature", et que poursuivre les recherches "est essentiel pour se préparer à faire face à une nouvelle pandémie".
Concernant "l’homme augmenté" ne devons-nous pas d’abord nous réjouir des perspectives de l’"homme réparé" avant de nous inquiéter de celle de l’homme augmenté ?
D’autant que c’est déjà singulièrement une réalité dans le domaine des communications, de la mémoire et bientôt aussi de la cognition.
Entre l’article de Pamela Duboc sur les recherches des médecins de l'université d'Indiana sur un programme d’intelligence artificielle de diagnostic médical, les applications pour tablettes annoncées par IBM dans la foulée du succès de supercalculateur Watson, une à destination des médecins pour la lutte contre le cancer du poumon et une autre pour aider les assurances à gérer les engagements de dépenses (business is business !), nous voyons bien que le mouvement vers des "prothèses cognitives" est en marche.
Au passage IBM a indiqué que depuis sa victoire au jeu Jeopardy, les performances de Watson avaient été améliorées de 240%.
On voit bien que l’assistance au raisonnement déductif va s’amplifier et sortir du pur domaine des mathématiques (dernier exemple le plus grand nombre premier), de la physique fondamentale (boson de Higgs) ou encore de la cosmologie (exoplanètes) dont le développement est aujourd’hui totalement dépendant des ordinateurs.
Les découvertes de la science, les progrès des neurosciences, les perspectives incroyables des nanotechnologies, l’accélération spectaculaire des applications de la technologie ne vont pas s’arrêter.
Les dérives seront probablement inévitables et c’est probablement une des vertus indispensables de la politique au sens noble de définir et d’imposer des limites acceptables pour éviter de sombrer dans une société sans éthique et sans morale.
Aurons-nous les hommes et les femmes capables de porter cette ambition pour nos sociétés ?
correspondant à aux perceptions ....