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Le «lifestream» ou le web des courants, un concept en vogue

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 11.02.2013 à 18 h 01

Pour le chercheur en informatique David Gelernter, le web ne correspond plus à la métaphore spatiale du «cyberespace». Il faudrait plutôt parler de flux ou de courants temporels. Visionnaire ou simpliste?

Des ordinateurs entreposés à la Bourse de Shanghai / REUTERS, Nir Elias

Des ordinateurs entreposés à la Bourse de Shanghai / REUTERS, Nir Elias

Attention, nouveau concept porteur chez les gourous du web. Il s’agit d’un article publié par Wired, le site de référence des technogeek, et qui s’intitule «La fin du web, de la recherche en ligne et de l’ordinateur, tels que nous les connaissions». Rien que ça.

Le chercheur en sciences de l'informatique de Yale David Gelernter y expose sa vision du web qui est en train d’émerger.

«Le web spatial que nous connaissons va progressivement être remplacé par un web temporel.»

Qu’est-ce à dire? La notion centrale pour Gelernter est celle de «lifestream», littéralement «courant de la vie» et qu’on pourrait traduire par «fil biographique». Ce lifestream est, selon l’auteur, hétérogène, archivé sur le Net et composé de messages en temps réel. On l’a découvert avec les posts de blog et les flux RSS et, plus tard, avec le «wall» («mur») et la «timeline» («journal») de Facebook ou les messages publiés sur Twitter.

C’est un peu comme si nous passions d’un bureau, donc un lieu fixe, à un agenda, explique David Gelernter. A terme, cet agenda devient un guide exhaustif et archivé de votre vie. Le web devient l’histoire de ces fils chronologiques.

«Oubliez les pages, les sites et les visites, poursuit John Naughton dans The Observer dans sa critique du dernier essai de Gelernter. Nous sommes en train de passer d’un monde de sites et de visites à un monde progressivement dominé par des courants.» On serait même, note celui qui est professeur à l'Open University, proche de l'idée d'un «stream of consciousness» ou flux de conscience, style littéraire qui donne champ libre à l’expression des pensées du narrateur.

L'internaute cherche à faire son petit mélange

La spécialiste des média sociaux danah boyd a elle aussi évoqué des courants de contenu («streams of content») et des flux («flow») d'information en 2009 pour exprimer l'idée que l'internaute «vit dans un monde où l'information est partout» (voir sur le site de l'auteur l'article «Streams of Content, Limited Attention: The Flow of Information through Social Media»).

Cette théorie n’est pas tout à fait nouvelle, puisque Gelernter l’a formalisée au début des années 1990 avec Eric Freeman, et que Wired écrivait dès 1997 un article sur le sujet. Ce qui a changé, c’est que les faits donnent de plus en plus manifestement raison à cette prédiction.

Nous nous éloignons chaque jour un peu plus de la pertinence de la métaphore spatiale pour décrire le web: un cyberespace conçu comme une sorte d’immense bibliothèque statique, où l’internaute se rend sur une page où l’information est hébergée, la visite puis en repart pour aller ailleurs.

Ce qui va changer pour les acteurs du web? L’internaute d’aujourd’hui ne veut plus être connecté à des pages ou à des sites web, et d’ailleurs il ne l’a sans doute jamais voulu. Les moteurs de recherche et les systèmes d'exploitation sont donc obsolètes. L’internaute ne souhaite plus aller chercher des informations glanées sur un web «spatial», mais au contraire se faire son petit mélange en sélectionnant certains flux (les livres sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ou les cupcakes, les news d'un ami expatrié au Japon, les résultats de l’équipe locale, etc.) dans son mixeur personnel en prélevant une infime part du grand courant universel d’informations.

Débrouillez-vous avec ça!

Reste que les commentaires sur son article sont loin d'être enthousiastes: jargonnant, creux, prétentieux, la théorie du stream apparaît à certains simpliste: certes il y a des pans du web qui sont temporels (Facebook) mais d'autres sont «spatiaux» (Wikipedia). Et quel sens aurait un Wikipedia chronologique, alors que l'internaute y cherche justement une fiche bien précise qu'il espère retrouver quand il en aura besoin à nouveau, ce qui suppose que l'information soit bien rangée dans un «espace» du web?

Un lecteur de Wired moque même l'auteur en lui conseillant de ne plus écrire des articles destinés à la publication lorsqu'il est défoncé... «Rock star de l'informatique» comme l'a écrit le New York Times, Gelernter est-il un génie visionnaire ou un imposteur? A vous de le lire et de vous faire votre opinion.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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