Internet renforce les fractures sociale et spatiale du monde réel

Google Maps Marker in Tokyo / heiwa4126 via Flickr CC Licence By

Google Maps Marker in Tokyo / heiwa4126 via Flickr CC Licence By

Au XIXe siècle, certaines cartes d’exploration coloniale plaçaient simplement la mention «Inconnu» sur des zones qui n’avaient pas été décrites par les occidentaux. Et pour le cartographe, cette mention était une autre manière de dire que la région considérée importait peu, pas plus que les populations qui l’habitaient.

C’est ce que rappelle Emily Badger sur The Atlantic Cities dans un billet passionnant sur le renforcement par Internet et la géolocalisation des fractures sociale et territoriale. Car comme il existait des no man’s land sur les cartes des explorateurs, il existe sur Internet des terres vierges de données géolocalisées: les lieux ne sont pas également représentés sur Internet.

New York est évidemment plus présente que sa banlieue, l’Europe plus présente que l’Afrique. Mark Graham, chercheur à l’Oxford Internet Institute, s’intéresse de très près à ces problématiques.

Il a par exemple réalisé une carte des pages Wikipedia rédigées au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Israël produit sur deux années d'observation (2010-2011) autant de données (215.333) que tous les autres pays de la région réunis (254.089).

"Virtual Geographies and Urban Environments: Big data and the ephemeral, augmented city" Graham.

Toujours selon Graham, la seule région métropolitaine de Tokyo est plus «densément peuplée» d'informations numériques que tout le continent africain. Cette disparité entre grandes régions du monde selon le degré de développement se répercute au sein d’un pays et, en zoomant sur ses villes, au sein des différents quartiers de chacune d’elle...

Un article des géographes Michael Crutcher et Matthew Zook montre comment l’usage de la géolocalisation après l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans diffère en fonction de la composition raciale des quartiers.

Imaginez, écrit encore Emily Badger, une petite sandwicherie située de l’autre côté de la fracture géonumérique: elle n’a ni site web, ni critiques de Yelp, ni petite goutte rouge sur Google maps... Pourra-t-elle survivre? Les clients potentiels pourront-ils la trouver?

Plus éphémères, moins palpables et plus riches que les cartes en papier, les données du géoweb constituent un univers parallèle, une sorte de masse virtuelle qui flotte au-dessus de nos villes, comme des sortes de calques invisibles ou transparents qui s’y superposeraient. Ou comme le dit d’une manière poétique Mark Graham, des «ombres numériques» de nos villes. Mais la question qu’on pouvait se poser au XIXe siècle ne change guère à l’heure de l’indexation des données spatiales sur Internet:

«Qu’advient-il de ceux qui ne sont pas sur la carte?»

On pourrait presque dire avec Houellebecq que la carte précède le territoire ou à tout le moins, que la réalité hybride et augmentée créée par les nouveaux outils rend plus crucial encore le fait d’être sur la carte. Pourquoi? Parce que la réalité indexée n'est pas indépendante de la réalité physique: les deux s'entremêlent, de sorte que la navigation sur la surcouche de données a un impact sur l'expérience physique, et inversement.

Dans leur article Augmented realities and uneven geographies [PDF], Graham et Zook montrent trois cartes Google map d'un même quartier de Tel-Aviv en trois langues (anglais, hébreux, arabe). Ci-dessous, les cartes en hébreux et en arabe révèlent l'utilisation différenciée d'un même espace:

 

Mark Graham et Mathew Zook: Augmented realities and uneven geographies: exploring the geo-linguistic contours of the web

L'Internet des données géolocalisées peut donc être un facteur d'inégalités de représentation de l'espace, mais aussi de renforcement des expériences diversifiées que chacun fera d'un même territoire, chacun naviguant dans les villes uniquement guidé par sa couche de réalité augmentée.