Bataille ingénieurs/politiciens autour du code source de la campagne 2012 d'Obama

Capture d'écran du site de Barack Obama

Capture d'écran du site de Barack Obama

Les développeurs engagés pour la réélection du président américain veulent rendre le code qu'ils ont mis au point open-source, mais les responsables politiques de la campagne ont peur de donner un avantage aux Républicains.

La lune de miel entre les développeurs informatiques et Barack Obama est terminée. On a beaucoup parlé de toute l'équipe technique mise en place par la campagne démocrate de 2012, avec sa dream-team d'ingénieurs dédiés à transformer Obama For America en machine à gagner, notamment grâce au programme Narval, qui a réussi à compiler et organiser les données de millions d'électeurs potentiels pour envoyer les messages les plus à même de les faire voter Obama.

Mais depuis l'élection, les responsables politiques et les ingénieurs qui travaillaient main dans la main sont divisés, rapporte The Verge. En cause, le code informatique créé pendant la campagne, soit l'architecture du site de campagne, son système pour récolter les dons, pour envoyer ses mails ciblés, et son application mobile.

Quand la campagne a pris fin, les programmeurs ont voulu mettre à disposition tout ce code, pour que d'autres dévelopeurs puissent l'étudier et l'améliorer, dans la logique classique du milieu. Une envie d'autant plus justifiée que si les développeurs ont réussi à créer toutes ces fonctionnalités en à peine un an, c'est parce qu'ils se sont servis de codes open source comme base de travail, affirme par exemple Manik Rathee, un ingénieur de la campagne, à The Verge. 

Problème, les responsables démocrates ne sont pas du tout d'accord: ils ont peur de donner un avantage-clé aux Républicains en lâchant ce code dans la nature, et arguent en plus que ça causerait un problème de vie privée, puisque la campagne a collecté des millions de noms, d'adresses, de numéros de carte de crédit, etc.

Mais la technologie a été développée de telle sorte qu'on peut libérer le code sans libérer ces données personnelles, selon Manik Rathee:

«Je comprends le besoin de garder les jeux de données privées, mais pas le codebase. On a fait ce travail de façon modulaire, pour qu'il puisse aller de site en site et être appliqué à différentes campagnes sans partager d'informations sensibles.»

Les ingénieurs estiment en plus que ne pas rendre public leur code est la meilleure manière de perdre l'avantage technologique en 2016. David Ryan, qui a aussi travaillé sur la campagne, explique ainsi que rien du code ne sera «utile dans quatre ans, la technologie change trop rapidement. Mais si notre travail était ouvert et que les gens le modifiaient l'amélioraient en permanence, il s'adapterait au changement»

Autre argument du camp des techos: «Ça va envoyer un très mauvais signal aux ingénieurs qui pourraient envisager de travailler sur la prochaine élection, en 2016. Ça montre une incompréhension fondamentale de la façon dont nous travaillons», explique Manik Rathee. Or une des innovations de la campagne Obama 2012 était justement l'importance donnée à la technique. Et pas seulement avec une augmentation du nombre d'ingénieurs payés par la campagne, mais aussi avec des volontaires.

Le 6 décembre dernier, quatre piliers de l'équipe d'Obama étaient à Paris pour une conférence-bilan sur l'innovation numérique de la campagne. Catherine Bracy, en charge du programme Tech 4 Obama, nous a expliqué comment elle avait monté un groupe de bénévoles techniques, dans la lignée des bénévoles «classiques» qui passent des coups de téléphone et font du porte-à-porte pendant les campagne. «C'est la première fois qu'une campagne politique a un bureau de bénévoles techos», a-t-elle affirmé.

Résumée en quelques chiffres, voici ce qu'a donné sa campagne de recrutement: 400 volontaires pour le bureau de San Francisco, 1.400 qui sont partis dans les Swing States à la fin de la campagne pour donner un coup de main, 25 contributeurs réguliers et 12 projets menés à bout, dont l'application qui permettait aux pro-Obama d'organiser des voyages pour aller faire du porte-à-porte par exemple. «Ces applis n'auraient jamais été construites sans des bénévoles du bureau Tech», expliquait-elle alors. «Les ingénieurs de Chicago n'avaient pas le temps, ils travaillaient sur le site.»

Elle finissait sa présentation sur des interrogations:

«Est-ce qu'on peut le refaire? Sous quelles conditions? Quelles sont les meilleures façons d'impliquer des bénévoles techniques pour les campagnes? Quelles implications cela a-t-il sur la façon dont les ingénieurs et le terrain travaillent ensemble?»

La réponse à ces questions viendra en partie de la décision finale de libérer –ou pas– le code source de la campagne. Un responsable haut-placé –qui a demandé à rester anonyme parce qu'il ou elle n'a pas le droit de parler officiellement– assure que la décision n'a pas encore été prise, et que le temps politique est plus lent que celui que «des gens qui viennent de start-ups, habitués à prendre des décisions en un jour ou une semaine» connaissent. 

C.D.