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Aux JO, pourquoi les athlètes s’enveloppent-ils systématiquement dans un drapeau?

Olivier Clairouin, mis à jour le 08.08.2012 à 16 h 28

Passage obligé de tout sportif victorieux, cette pratique témoigne d’un changement de mentalité sur la scène sportive.

Les Jamaïcains Usain Bolt et Yohan enveloppés dans leur drapeau national, dimanche soir, après leur succès dans le 100m. REUTERS/David Gray

Les Jamaïcains Usain Bolt et Yohan enveloppés dans leur drapeau national, dimanche soir, après leur succès dans le 100m. REUTERS/David Gray

Après sa victoire historique au 100 mètres, dimanche, Usain Bolt s’est fendu d’un tour de piste avec son compatriote Yohan Blake. Chacun avait son drapeau jamaïcain, Bolt se le nouant même autour du cou pour répondre aux questions d’un Nelson Monfort au mieux de sa forme.

L’image n’a plus rien d’étonnant: tout comme le coup de chicot photogénique imprimé sur la médaille, s’amouracher de son drapeau est devenu une figure imposée. Que ce soit le Chinois Yang Sun au 1500 m nage libre, le russe Roman Vlasov en lutte ou la Britannique Jessica Ennis en heptathlon, tous ont eu le même réflexe: s’emparer de leur étendard national sitôt la victoire acquise, le porter tendu derrière les épaules et s’y emmailloter.

La faute à Carl Lewis

Il est bien sûr possible de dénicher ici et là des clichés de sportifs exhibant fièrement leurs couleurs dès les années 1950, particulièrement lors des Jeux olympiques. Dès lors que l’URSS est entrée dans la compétition, en 1952, cristalliser le sentiment national est devenu un enjeu primordial en contexte de Guerre Froide.

L’Ougandais Johan Akii-bua est cependant traditionnellement reconnu comme «l’inventeur» de ce tour d’honneur. Aux JO de Munich de 1972, à l’âge de 23 ans, il est le premier homme à passer en-dessous de la barre des 48 secondes sur 400 mètres haies. Attrapant un drapeau qu’on lui tend dans le public, il commence alors à courir sur la piste. Des images historiques partiellement oubliées aujourd’hui, ces jeux ayant été davantage marqués par la prise d’otages perpétrée par Septembre Noir.

Il faut attendre une dizaine d’années supplémentaires pour voir la pratique s’enraciner dans l’imagerie sportive. «Dans l’ère Samaranch et la "starisation" des champions qui accompagne le sport de haut niveau à partir du milieu des années 80, ce phénomène se systématise», remarque Thierry Terret, directeur du Centre de recherche et d’innovation sur le sport (CRIS).

Un homme en particulier serait à la source de cette mode: Carl Lewis. En 1984, à Los Angeles, celui qui était alors l’homme le plus rapide du monde remporte la finale du 200 mètres, devançant Kirk Baptiste et Thomas Jefferson, deux autres Américains. Ivre de joie, il entame alors un tour du stade avec ses deux compatriotes, muni d’une grande bannière étoilée.

Une telle parade possède bien sûr différentes explications mais l’une d’elles se détache, selon l’historien spécialiste du sport, Patrick Clastres: «C’est d’abord une manière d’exprimer un patriotisme noir américain pour une communauté qui, en 1984, est encore minorée», explique-t-il. En défilant ainsi sous les ors de la fédération, Carl Lewis donne un coup de gomme sur l’image marquante du poing ganté de Tommie Smith et John Carlos. Carl Lewis aussi est noir, mais il est surtout Américain et fier de l’être.

«Patriotisation commerciale»

Manifestation de joie circonstanciée, la déambulation au drapeau s’est depuis imposée sur toutes les chaînes de télévision et à chaque compétition. Rien à voir cependant avec une subite crise de foi nationaliste, selon Thierry Terret: 

«Ce phénomène s’explique cependant moins par une soudaine propension à afficher son patriotisme que par des séquences (souvent anticipées) qui repositionnent la fibre nationaliste au sein d’une mise en scène stimulée par l’omniprésence de la télévision et qui permet aux vainqueurs de soigner une image lucrative.»

C’est donc avant tout à la scénarisation toujours plus poussée des compétitions sportives (et aux enjeux commerciaux qui en dépendent), a fortiori les Jeux Olympiques, que l’on doit imputer cette tendance à l’exhibition chauvine. Une forme de «patriotisme commercial», selon Patrick Clastres:

«On suppute du côté de la réalisation de l’image qu’un sportif national vend mieux le sport que les autres. Les chaînes de télévision se focalisent donc systématiquement sur les athlètes nationaux, organisant un zapping perpétuel d’une compétition à l’autre. Un zapping tricolore.»

L’attention du spectateur n’est plus dirigée vers les compétitions mais vers ceux ou celles qui portent les couleurs de son pays dans chacune d’elles, ce qui rend d’autant plus grande l’attente d’une manifestation patriotique de leur part en cas de victoire.

La parade muni d’un drapeau (fourni par la foule ou par la délégation) est donc un réflexe, une pratique intériorisée par l’athlète comme faisant partie intégrante d’un système médiatico-sportif. Avant l’ouverture des jeux, les membres de la délégation américaine auraient même suivi des cours spécifiques pour apprendre à porter correctement leur emblème.

Cette manifestation de joie particulière a tout de même une autre fonction pour certains Etats: celle de faire connaître au monde leurs couleurs nationales, difficilement identifiées parce qu’elles sont apparues récemment (du fait de l’explosion du bloc de l’est, par exemple) ou parce qu’elles incarnent des pays n’ayant habituellement pas voix au chapitre sur la scène internationale. A l’image de La Grenade et de son champion en 400 mètres, Kirani James.

Olivier Clairouin

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