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Ye Shiwen dopée? Le délit de sale gueule

June Thomas, mis à jour le 03.08.2012 à 6 h 44

Il n’y a aucune preuve que la nageuse prodige chinoise Ye Shiwen soit dopée. Alors pourquoi tout le monde insinue-t-il qu’elle a triché?

Ye Shiwen aux championnats du monde de Natation en 2011 à Shanghai. REUTERS/Carlos Barria

Ye Shiwen aux championnats du monde de Natation en 2011 à Shanghai. REUTERS/Carlos Barria

Normalement, en l’absence de preuve tangible—des sources fiables, un test de dopage positif—les journalistes sportifs évitent de traiter les athlètes de tricheurs. Sauf, semble-t-il, quand l’athlète en question est une nageuse chinoise de 16 ans qui bat tous les records de vitesse.

Mardi dernier, Bruce Arthur, journaliste sportif au National Post, a déclaré que les prouesses de Ye Shiwen «planent sur cette compétition de natation, et sur ces Jeux, comme une ombre du passé.» Cette ombre a été invoquée par John Leonard, directeur exécutif de l’Association américaine des entraîneurs de natation.

Dans un article publié lundi, Leonard a confié au journal britannique Guardian que la performance de Ye battant le record du monde lors du 400 m 4 nages en épreuve individuelle était «dérangeante» et «suspecte.» La deuxième victoire olympique de la nageuse chinoise lors du 200 m 4 nages ne va pas aider à faire cesser ce genre de discours.

C’est l’incroyable finish de Ye samedi qui a déchaîné les critiques. Dans les 50 derniers mètres de nage libre de l’épreuve 4 nages, elle est allée plus vite que Ryan Lochte lui-même dans la même section de l’épreuve 400 mètres nage libre qui lui a valu la médaille d’or.

Plus rapide que le meilleur nageur homme

Dans le New York Times, Jere Longman écrit que «aucun nageur n’a accusé Ye … d’avoir utilisé des substances illicites pour booster ses performances.» Mais Longman cite aussi la star américaine Natalie Coughlin qui a qualifié l’exploit «d’intéressant,» l’australienne Stephanie Rice avançant le mot de «délirant» et Caitlin Leverenz, des États-Unis, disant que «les Chinois ont un passif de dopage derrière eux, donc je ne crois pas qu’il soit insensé de les montrer du doigt, mais je ne pense pas que ce soit mon rôle de le faire en ce moment

Les citations de ces entraîneurs et de ces athlètes—ainsi que les articles et les émissions de télévision qui les relaient soigneusement—font tous semblant d’être justes et équitables. La prouesse de Ye est intéressante, pas illégitime. Il n’est pas insensé de vouloir la montrer du doigt, mais moi ce n’est pas du tout ce que je suis en train de faire.

«Certains hauts responsables et experts de la natation ont mis en doute (sa performance), en rappelant un passé de tests de dopage positifs chez des athlètes chinois», a expliqué Dan Hicks avant la retransmission par NBC du 200 m 4 nages de mardi. «C’est de la pure spéculation à ce stade.» Hicks et Rowdy Gaines ont poursuivi cette pure spéculation après le début de l’épreuve. «Je ne crois pas qu’à notre époque il y ait lieu d’être surpris, Dan, que les gens aient des doutes», a ajouté Gaines alors que les concurrentes franchissaient les 50 premiers mètres—nous n’avons pas de doute, nous, mais vous savez comment sont les gens.

Derrière «l'incroyable», le dopage

«Nous voulons faire très attention avant de parler de dopage», a confié Leonard au Guardian, en parlant au nom de tous les nageurs, des journalistes et des présentateurs qui ont trouvé le moyen de ne pas traiter directement Ye de tricheuse. «Ce que je veux dire en revanche, c’est que l’histoire de notre sport montre qu’à chaque fois qu’on voit quelque chose, et là je veux mettre des guillemets, “d’incroyable”, l’histoire nous révèle que plus tard, on découvre qu’il y a eu dopage», a poursuivi Leonard. «Ces 100 derniers mètres rappelaient certaines anciennes nageuses est-allemandes

J’imagine qu’il y a trois raisons expliquant pourquoi journalistes et commentateurs télé ont décidé qu’il était normal d’accuser Ye de dopage. La première est le côté «flagrant délit» de son temps plus performant que celui de Lochte—comment est-il possible qu’une athlète non dopée puisse aller plus vite que le meilleur nageur homme du monde?

Mais cette version sélective du 400 mètres 4 nages de Ye ne prend pas en compte le fait qu'elle était en cinquième position après la première section de l'épreuve, la nage papillon (elle a nagé cette partie-là en 7 secondes de plus que Lochte, soit dit en passant). Elle n’était pas non plus en tête lors du 400 mètres 4 nages jusqu’au jalon des 350 mètres. Une des raisons pour lesquelles Ye a été si forte à la fin, semble-t-il, c’est qu’elle était plutôt faible au début (ce rythme, explique le spécialiste du sport Ross Tucker, pourrait signifier que Ye a la capacité d'aller bien plus vite).

Un petit gabarit, mais des grands pieds et des grandes mains

Ye a également attiré les soupçons parce que son apparence ne laisse pas deviner qu’elle puisse nager aussi vite. Elle est «connue pour ses grandes mains et ses grands pieds», rapporte l’AP, «mais sinon, elle est plus petite que les autres nageuses, avec 1,72 pour 64 kilos.» La principale raison expliquant ces accusations de dopage est que Ye vient de Chine, un pays dont l'histoire de la natation est marquée par le dopage, par un système sportif extrêmement discipliné géré par l’État et par une omniprésence sur le podium olympique susceptible d’inciter à la paranoïa.

Le Globe and Mail de Toronto a souligné que «les athlètes chinois—et leurs entraîneurs australiens respectés—insistent sur le fait que ce n’est plus la Chine honteuse des années 1990, quand des nageurs musculeux et dopés émergeaient de nulle part pour battre le monde entier.» Le sous-texte ici étant: pourquoi devrions-nous les croire?

A cela je répondrai: pourquoi ne pas les croire justement? En 1987, une jeune fille de 15 ans et 43 kilos battait de plus de deux secondes le record du monde des 800 mètres nage libre. Le triomphe de Janet Evans fut à juste titre célébré comme l’époustouflante prouesse d’une athlète telle qu’on n’en voit qu’une fois par génération.

Nous devrions ouvrir nos esprits à la possibilité qu’une jeune femme venue de Chine puisse posséder le même talent. Nous ignorons si l’étonnante victoire de Ye est due à l’entraînement, aux étonnants progrès que les adolescents (comme le jeune Michael Phelps) semblent parfois faire du jour au lendemain, ou à tout autre chose. Mais comme l’a souligné Lord Moynihan, président du comité olympique britannique, à sa décharge, Ye a été soumise à maintes reprises à des tests anti-dopage qu’elle a passés à chaque fois avec succès.

Tant que personne n’apportera de preuve concrète, je joindrai ma voix à celle de David Hughes, chroniqueur au Daily Telegraph, pour dire qu’il s’agit là d’une «désagréable campagne de diffamation.» A 16 ans, Ye Shiwen est cataloguée comme une éventuelle tricheuse dopée. Peu importe ce qu’elle fera pendant le reste de sa carrière, cette accusation la suivra probablement toute sa vie.

June Thomas

Traduit par Bérengère Viennot

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