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Pourquoi les joueuses de badminton ont-elles fait exprès de perdre?

Justin Peters, mis à jour le 03.08.2012 à 12 h 02

Ce sport qui semble si ingénu donne lieu à de nombreuses tricheries.

Badminton JOLondres 2012/Ian Patterson Via FlickrCC Licence By

Badminton JOLondres 2012/Ian Patterson Via FlickrCC Licence By

Huit joueuses de badminton de Chine, Corée du Sud et Indonésie ont été disqualifiées des JO de Londres pour avoir perdu intentionnellement une paire de matchs en double. Pourquoi ont-elles fait exprès de perdre en premier lieu?

En gros, c’est la faute du Danemark –mais on parlera de ça dans une seconde. Pour commencer, un mot sur l’organisation du tournoi de badminton. Comme beaucoup de sports olympiques, le badminton comporte un tour préliminaire qui détermine des poules et un tableau final qui décide qui gagne l’or, l’argent et le bronze. Comme l’explique AP, «cette formule en tournoi peut permettre aux résultats d’être manipulés pour se qualifier pour un match plus simple dans le tableau final».

Sachant que seulement 16 équipes participent au tournoi féminin en double et que la moitié se qualifient pour le tableau final, il était possible pour les équipes de décrocher une place dans le tableau final avec seulement un jeu de poule restant. C’est exactement ce qu’une équipe chinoise, deux sud-coréennes et une indonésienne ont fait. Et dans un coup de malchance des organisateurs, ces équipes déjà qualifiées devaient se rencontrer lors des quarts de finale.

Perdre pour gagner quand même

Quand un match est utile pour le classement et rien d’autre, la porte reste ouverte pour la malfaisance. Le torrent de magouilles a commencé après que l’une des deux équipes de double chinoise –Zhao Yunlei et Tian Qing– a perdu contre les Danoises Christinna Pedersenn et Kamilla Rytter Juhl par un score de 22-20, 21-12. Ce résultat désastreux signifiait que les deux équipes chinoises –les favorites du tournoi– se rencontreraient en demi-finales de la phase éliminatoire plutôt que lors du match pour la médaille d’or; ce qui aurait empêché la Chine de gagner à la fois l’or et l’argent. La seule chance pour la Chine d’avoir deux équipes en finale était alors que l’autre équipe du pays, Wang Xiaoli et Yu Yang, perde. Ce qui les aurait poussées dans une autre poule. Une fois que leurs opposantes sud-coréennes ont vu ce que les Chinoises mijotaient, elles ont décidé qu’il était aussi dans leur intérêt de perdre –qu’une défaite leur donnerait de meilleurs matchs dans le tableau final.

Le match «où le perdant gagne quand même» qui a suivi a prouvé que les joueurs de badminton de haut niveau doivent apprendre comment faire exprès de perdre sans que cela se voit. Alors que la foule huait et criait, les joueuses chinoises et sud-coréennes ont continué à rater leurs services, ayant l’air encore plus nulles qu’un groupe d’Américains qui joueraient avec un jeu de badminton en plastique de supermarché au fond de leur jardin lors d’un barbecue. Les Chinoises Wang et Yu ont finalement réussi à perdre, mais leur défaite était une victoire à la Pyrrhus (ou, j’imagine une défaite à la Pyrrhus) –si elles n’avaient pas perdu intentionnellement d’une manière aussi ostentatoire, elles seraient probablement encore dans le tournoi aujourd’hui.

Cette démonstration pathétique de la part des paires chinoises et sud-coréennes a préparé le terrain pour un autre tour de défaite intentionnelle. Dans le match Corée du Sud-Indonésie une heure plus tard, les deux équipes avaient encore de bonnes raisons pour jouer le plus mal possible. Si les Coréennes du Sud gagnaient, elles auraient dû affronter leurs compatriotes en quart de finales; si les Indonésiennes gagnaient, elles auraient dû jouer contre les puissantes chinoises qui avaient juste réussi à perdre.

De nombreux précédents

Tout ce manque d’effort n’a servi à rien, puisque les perdantes pas si sympathiques que ça ont été exclues par la Fédération mondiale de badminton pour «s’être conduites dans une manière qui est clairement injurieuse ou nuisible au sport». Avec ces quatre équipes aujourd’hui éliminées, les grandes gagnantes sont les Chinoises Zhao et Tian, dont la défaite contre le Danemark a donné le coup de départ de la cascade honteuse qui a fini par effacer du tableau les meilleurs candidats. Elles semblent maintenant en vitesse de croisière vers la médaille d’or.

Quelques journalistes sportifs américains ont semblé surpris que ce bon vieux badminton mollasson –«un sport obscur et facilement moqué», comme le dit Michael Rosenberg dans Sports Illustrated– se trouve aujourd’hui au cœur d’un énorme scandale. Mais le sport a une longue histoire de matchs arrangés.

En 2008 par exemple, l’équipe nationale de Corée du Sud avait admis avoir fait exprès de perdre contre l’Angleterre et la Malaisie au premier tour de la Thomas Cup pour augmenter ses chances de rencontrer une équipe plus faible en quarts de finale –le Danemark. «On avait établi une stratégie avant d’arriver… et cela signifiait ne pas finir en tête de poule», avait expliqué l’entraîneur sud-coréen Kim Jung-Soo à l’époque. (Plus tard cette année-là, Kim avait été suspendu car il était soupçonné d’avoir détourné de l’argent d’une association de badminton.)

Les blogs et forums sur le badminton sont remplis d’accusations de tricheries, certaines plus corroborées que d’autres. Les joueurs chinois sont souvent au cœur de ces réclamations. Comme l’explique Tarek Hafi dans Badzinele premier Webzine mondial sur le badminton»), «le public et les fans de badminton du monde entier se sont habitués à quelques appréhensions avant n’importe quel match entre deux équipes chinoises».

Aux championnats du monde de 2003, les joueurs de double chinois Yang Wei et Zhang Jiewen ont été accusés d’avoir perdu intentionnellement un match de manière à ce que leurs adversaires –une autre équipe de double chinois– aient de meilleures chances de progresser.

Lors des demi-finales des JO de 2004, la Chinoise Zhou Mi a été soupçonnée d’avoir reçu pour consigne par son entraîneur de «ne pas se donner trop de mal» lors de son match contre sa co-équipière Zhang Ning. Zhang a fini par remporter l’or. On dit que la même chose est arrivée aux Jeux de Sydney en 2000, quand on a demandé à Ye Zhaoying de s’incliner face à Gong Zhichao. Gong a finalement gagné l’or.

Un jeu pas si innocent

Ce badminton ingénu et qui a l’air bien innocent n’est pas non plus étranger aux affaires de dopage. En 1998, la star indonésienne de double Sigit Budiart a été testée positive à la nandrolone. En 2010, Zhou Mi a été testée positive au stéroïde clenbuterol et a été suspendu après que la Fédération mondiale de badminton n’a pas jugé crédible son explication selon laquelle il aurait mangé du porc contaminé.

Les scandales s’étendent aussi aux autorités qui surveillent le jeu. En 2008, le controversé Punch Gunala a été renvoyé de son poste de vice-président de la fédération mondiale de badminton après avoir essayé de renverser le président de l’organisation. En en 2011, le monde du badminton a eu chaud et a été ennuyé après que la fédération, dans une tentative d’attirer l’attention sur le sport, a essayé d’appliquer une règle qui aurait obligé les joueuses féminines à porter une jupe durant les tournois les plus importants. Les joueuses se sont révoltées et ont fini par gagner le droit de ne pas porter de jupe.

Aux JO, elles ont prouvé qu’elles n’avaient pas besoin de porter des tenues flatteuses pour attirer l’attention du monde entier. Tout ce qu’elles avaient à faire était de jouer très, très mal.

Justin Peters

Traduit par Pauline Moullot

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