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JO: tester la testostérone pour déterminer le sexe d'une athlète est-il juste?

Amanda Schaffer, mis à jour le 02.08.2012 à 6 h 47

A-t-on affaire à un ou une athlète? Le Comité international olympique utilise un nouveau moyen pour déterminer le sexe des participants aux Jeux. Reste à savoir s’il est juste.

Caster Semenya en 2011.  REUTERS/Dylan Martinez

Caster Semenya en 2011. REUTERS/Dylan Martinez

Le Comité international olympique (CIO) a mis en place une nouvelle politique pour déterminer qui a le droit de concourir en tant que femme. Le but est d’éviter une réédition du scandale suscité par la médaillée d’or sud-africaine Caster Semenya, au 800 mètres femme des Championnats du monde de 2009. Le sexe de la coureuse était devenu un grand point d’interrogation sur fond de spéculations à propos de son physique plutôt masculin. Elle a été interdite de compétitions pendant près d’un an. Et puis cette interdiction a été levée sans que l’on sache trop pourquoi.

Tout le monde veut éviter qu’un pareil épisode se reproduise. Mais cette question essentielle se pose: la science peut-elle justifier sans équivoque la nouvelle approche du comité des JO? Vraisemblablement pas...

Femme + testostérone = disqualification possible

Voici ce que prévoit le CIO [PDF]: les femmes dont les résultats des tests de testostérone se situent dans les plages de valeurs masculines et dont le corps réagit à cette hormone peuvent ne pas être autorisées à concourir en tant que femmes.

«Peuvent ne pas être», car on peut aussi leur permettre d’abaisser médicalement leur niveau de testostérone. C’est ce qu’est, dit-on, en train de faire Caster Semenya (le CIO n’a pas confirmé cette information). Le Comité ne précise pas le niveau de testostérone rédhibitoire; c’est en partie parce que ces niveaux sont variables chez les individus. «Charge aux spécialistes de prendre les décisions»: c’est ce qu’a déclaré Arne Ljungqvist, président de la commission médicale du CIO (des propos recueillis par le New York Times).

L’objectif consiste à «niveler» le terrain de jeu pour empêcher des sportives qui bénéficient d’un injuste avantage d’ordre masculin de dominer des catégories dames.

Traditionnellement, les autorités sportives exigeaient des athlètes femmes qu’elles subissent des examens nues ou passent des tests chromosomiques, dans lesquels les médecins recherchaient une structure appelée corpuscule de Barr ou chromatine sexuelle. Elle indiquait la présence de plus d’un chromosome X.

Avant de participer à une course, Caster Semenya était devenue coutumière du fait, comme l’explique Ariel Levy dans The New Yorker:

«Un membre d’une équipe participant à l’épreuve l’accompagnait aux toilettes pour vérifier ses parties intimes, avant qu’elle puisse courir.»

Un mauvais calcul

Cela ne sert strictement à rien. Les femmes atteintes d’hyperplasie congénitale des surrénales peuvent présenter des organes génitaux ambigus, y compris un clitoris hypertrophié qui peut ressembler à un petit pénis. Auquel cas il se peut qu’un examen les identifie comme étant des hommes, bien qu’elles aient des ovaires et un utérus, et même si elles se présentent en général comme des femmes. Et puis il y a ces personnes atteintes du trouble appelé syndrome d’insensibilité aux androgènes. Point de vue chromosomes, leur caryotype est XY, la paire normale de l’homme, mais leur corps n’est pas sensible à la testostérone.

Résultat, elles développent des organes génitaux féminins et des seins, mais sont pourvues de testicules et non d’ovaires. A un test de féminité fondé sur les chromosomes, elles seraient négatives, c’est-à-dire pas considérées comme femmes, même si elles vivent généralement «dans la féminité». Il existe d’autres cas, avec d’autres données complexes, qui discréditeraient tout test basé sur un seul facteur.

Le critère testostérone, sur lequel s’appuie principalement le CIO, en fait partie. Il a justifié ce choix par le fait que les différences de performances entre les hommes et les femmes tiendraient «essentiellement» à cette hormone [PDF]. Il est vrai que le niveau de production de testostérone chez l’homme et chez la femme n’a rien à voir. Toujours est-il qu’en cas d’hyperplasie congénitale des surrénales et de syndrome d’insensibilité complète aux androgènes, les valeurs aux tests sont parfois comparables à celles des hommes.

Le niveau de testostérone ne détermine pas le sexe

Cela concerne un petit nombre –mais toutefois non négligeable– d’athlètes olympiques femmes. En 2000, l’endocrinologue britannique Peter Sonksen a analysé les niveaux de testostérone de quelque 650 athlètes des JO sélectionnés au hasard dans tous les sports. Ses résultats n’ont pas été publiés, mais il a élaboré un diagramme de diffusion à partir des données collectées. Les chiffres révèlent que près de 5% des femmes ont enregistré des valeurs masculines de testostérone et plus de 6% des hommes se situaient dans les valeurs féminines. Autrement dit, les niveaux de testostérone ne déterminent pas le sexe.

Visiblement, cela ne gêne pas le Comité international olympique. Le but est d’identifier les femmes ayant de hauts niveaux de testostérone qui «améliorent leurs performances» en relation avec «la force, la puissance et la vitesse» et qui leur confèrent un avantage injuste par rapport aux autres compétitrices. (Il va se montrer indulgent vis-à-vis des athlètes dont le corps ne réagit pas normalement à cette hormone.) Il est tout de même généralement admis que la testostérone influe sur la masse musculaire.

Avec un fort taux de testostérone, on n’est pas forcément plus fort(e)!

Néanmoins, peu de recherches scientifiques étayent la thèse selon laquelle les athlètes de haut vol ayant naturellement de forts taux de testostérone sont meilleurs que ceux dont le niveau de testostérone est bas.

«Nous n’en savons rien, reconnaît Allan Mazur, chercheur à l’université de Syracuse. Les hypothèses logiques à propos des hormones ne sont pas toujours confirmées.»

Dans l’étude de l’endocrinologue Peter Sonksen, plus de 25% des athlètes olympiques hommes affichaient des niveaux de testostérone en deçà des valeurs normales chez les hommes. Si cette hormone est capitale pour le sport, comment est-ce possible?

Et quand bien même un fort taux de testostérone naturel constituerait un avantage, pourquoi devrait-on nécessairement traiter les femmes concernées autrement que les athlètes présentant d’autres mutations ou conditions médicales qui font qu’ils sont, par exemple, plus endurant ou plus grand de taille?

C’est ce qu’ont défendu de façon très convaincante Katrina Karkazis et Rebecca Jordan-Young, chercheuses respectivement aux universités de Stanford et Barnard. Elles font remarquer que certains sportifs de haut niveau présentent des variations génétiques ou cellulaires qui augmentent la circulation sanguine dans leurs fibres musculaires ou améliorent leur capacité d’aérobie et leur endurance.

Certains basketteurs professionnels sont atteints d’acromégalie, un agrandissement des extrémités qui augmente aussi anormalement leur taille. On peut aussi prendre l’exemple de Secretariat, le pur-sang qui a couru le Kentucky Derby en moins de deux minutes, et dont le cœur faisait plus de deux fois la taille normale. La physiologie des médaillés olympiques et des vainqueurs Triple Crown au catch n’a souvent rien d'ordinaire! Sportivement, une athlète qui mesure 1,95 mètre et une autre qui présente un fort taux de testostérone ont toutes deux des avantages. Mais pourquoi les considère-t-on différemment alors que ces atouts procèdent, dans les deux cas, en grande partie de leur constitution génétique?

La triche oblige

C’est là que la tâche du CIO s'avère sans doute plus périlleuse encore qu’un Yurchenko. On serait tenté de se fier à la «preuve administrative» du sexe d’une athlète dans son pays d’origine plutôt que de lui faire passer un test universel. Seulement voilà, dans l’univers implacable du sport de haut niveau où la tricherie n’est jamais loin, il faut bien se baser sur un certain nombre de critères physiologiques.

Voici quelques distinctions légitimes: les personnes possédant des chromosomes XX et officiellement considérées comme des femmes doivent participer aux JO en tant qu’athlètes femmes. Indépendamment de leur apparence physique ou de leurs niveaux de testostérone.

Conformément à la politique actuelle du CIO, les personnes «XX» qui présentent naturellement des taux élevés de testostérone pourraient être disqualifiées dans une compétition féminine –une démarche qui paraît aberrante. Certaines personnes «XY» devraient également être considérées comme des femmes aux fins d’épreuves sportives, notamment en présence du syndrome d’insensibilité complète aux androgènes. Et beaucoup d’autres personnes atteintes du syndrome d’insensibilité partielle aux androgènes aussi. Certes, cette dernière catégorie impliquerait de porter des jugements bien délicats, mais elle ne représente qu’un petit groupe. Et plutôt que de se borner à la testostérone, il conviendrait de fonder ce test de féminité ou de masculinité sur un algorithme plus global, qui prenne en compte à la fois les chromosomes, les parties génitales, les gonades et les hormones.

Dans un monde idéal, un simple test serait aussi un test juste. Hélas, dans le sport comme dans la vie, ce n’est souvent pas le cas.

Amanda Schaffer

Traduit par Micha Cziffra


«Aucun cas frontière ne peut être résolu par l'affirmation d'un chiffre»

Spécialiste de dermatologie et amateur éclairé de nombreuses disciplines sportives le Pr Jean-Paul Escande présida de 1990 à 1996 la Commission nationale française de lutte contre le dopage. Pour lui une lecture complémentaire peut être faite.

«La testostérone? Elle a surtout causé bien des nuits blanches aux combattants glorieux de la lutte antidopage. La fixation de la valeur admissible du rapport “testostérone /épi-testostérone” ne devait pas être supérieur à 1. Sinon avis de dopage! Or quelques cas rares montraient que le rapport pouvait aller bien au-dessus de 1, et ce sans dopage. Tous les dopés du temps se réfugiaient alors sous ce parapluie… bien dur à refermer.»

Le choix du CIO témoigne à merveille selon lui de ce que peut être la «puissance du chiffre» dans notre société contemporaine.

«Le taux de testostérone serait le fléau de la juste balance séparant ici, non comme au Jugement dernier les bons des mauvais, mais les hommes et les femmes. C’est beau la science! Très certainement. Mais en l’occurrence, cette donnée “scientifique” répond-elle vraiment à la question posée? Les tentatives ont été nombreuses pour trancher l’épineux problème de la distinction entre les hommes et les femmes.»

On a ici fait confiance à l’anatomie, puis à l’endocrinologie, puis à la génétique d’observation, puis à la génétique moléculaire.

«En général, on s'y retrouve assez bien sans avoir besoin de tous ces examens. Ce qui fait problème, bien sûr, ce sont des situations rares. Notre temps ne veut plus connaître que des certitudes certaines dans cent pour cent des cas. Or l’analyse biologique des situations cliniques rares comme celle des hermaphrodites ou des transsexuels ou plus simplement des cas limites anatomiques et biologiques soulève des problèmes que le “oui ou non” ne peut pas trancher.»

Pour l’ancien chef du service de dermatologie de l’hôpital Tarnier (Paris), le CIO soulève à sa façon tout le problème du physiologique et du pathologique, celui des variations anormales de la normale.

«Aucun cas frontière ne peut être résolu par l’affirmation d’un chiffre. On prête à Einstein cette affirmation: “La science permet de tout mesurer et généralement ça ne sert à rien.” Evaluer en décibels une symphonie de Mozart ne rend aucunement compte du plaisir qu’elle donne.»

La lecture critique du Pr Escande est partagée le Dr Francesco Bianchi-Demicheli, responsable de la consultation gynécologie psychosomatique et sexologie (Hôpitaux universitaires de Genève).

«Les hormones sexuelles constituent bien évidemment une composante importante dans la constitution somatique du genre, de même que la génétique. Tout cela est bien connu, bien décrypté. Et alors? Cela n’explique en rien la totalité d’un processus complexe où, sans même parler des pathologies hormonales et des états intersexuels, la biologie n’est pas loin s’en faut la seule en jeu dans la constitution de l’identité sexuelle. Le CIO ne fait que céder à la tendance actuelle de la simplification à outrance. Il y a quelque chose de proprement insensé à imaginer que l’on puisse déterminer qui est un homme ou qui est une femme à partir d’une prise de sang et d’un dosage biologique –par ailleurs d’une fiabilité discutable.»

Et il en va de même selon lui avec l’idée, aujourd’hui en vogue aux Etats-Unis, que la libido masculine pourrait être quantifiée à partir, là encore, d’un dosage sanguin de testostérone.

Jean-Yves Nau

Amanda Schaffer
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