JO et télévision: le problème avec Gérard Holtz et Nelson Monfort

Le Centre aquatique de Londres, en février. REUTERS/Eddie Keogh

Le Centre aquatique de Londres, en février. REUTERS/Eddie Keogh

Faut-il s’en prendre aux commentateurs sportifs?

Avec ces Jeux olympiques de Londres, le degré d’agressivité monte au fil de celui des émotions engendrées par les performances des champions. Twitter est l’un des déversoirs principaux de la colère des haters à l’égard des commentateurs sportifs à la télévision.

A ce petit jeu de massacre numérique, France Télévisions, accessible par le plus grand nombre dans l’Hexagone contrairement à Eurosport ou BeInSport également à la manœuvre lors de ce sommet sportif, prend parfois très cher —cher Patrick Montel, nous sommes de tout cœur avec toi à l’aube des épreuves d’athlétisme.

C’est la loi du genre, hélas. Quand, par exemple, sur TF1, Christian Jeanpierre apparaît à l’antenne lors d’une rencontre de football —et ne parlons pas du rugby où sa parole est littéralement mitraillée à l’instar de la dernière coupe du Monde en Nouvelle-Zélande— un flot de commentaires se déverse et charrie tous les excès possibles et imaginables.

Après le Tour de France qui, comme chaque année, a vu le groupe public agacer plus d’un amateur de sport à cause de Thierry Adam, Gérard Holtz ou Jean-René Godart, le pire est-il à venir à Londres? Examinons le problème en huit points.

1. C’est un métier difficile

Comme toute profession, le métier de commentateur sportif a ses spécificités et ses difficultés. Parler parfois des heures à l’antenne, savoir meubler des moments de creux comme lors des longues étapes du Tour de France ou adopter le ton juste requiert un talent certain qui n’est pas à la portée de tout le monde. Une erreur ou une bêtise commise en direct laisse une trace indélébile. Contrairement au rédacteur de presse écrite, la touche correction n’existe pas.

2. Le public est exigeant

Dans sa très grande majorité, le public sportif constitue une audience de passionnés qui estiment, à raison parfois, en savoir plus sur une discipline que ceux qui la commentent. L’aficionado ne pardonne donc rien ni les erreurs ni les approximations et laisse entendre sa frustration voire sa colère. De manière implicite, il a toujours le sentiment qu’il pourrait faire aussi bien voire mieux.

3. L’état des lieux en France

Dans l’ensemble, TF1, France Télévisions et M6 sont des chaînes jugées sévèrement par les amateurs de sport contrairement à Canal+ ou d’autres réseaux thématiques comme Eurosport en attendant de pouvoir vraiment estimer le dernier petit nouveau BeInSport.

Parce qu’elles génèrent des audiences sans commune mesure avec leurs «petites» concurrentes payantes, les grandes chaînes de la TNT sont forcément plus exposées au feu des critiques. Lors du dernier Euro de football, à côté de Christian Jeanpierre sur TF1, Denis Balbir et Jean-Michel Larqué ont été loin également de faire l’unanimité et se sont trouvés au cœur de la cible.

4. Une approche différente

Lorsqu’elles abordent une grande compétition internationale, comme ces Jeux de Londres, les chaînes principales, à l’image de France Télévisions, veulent adopter un ton «fédérateur», c’est-à-dire qu’elles tentent d’attirer à la fois une clientèle de passionnés et une population moins au fait des subtilités de chacune des disciplines.

Elles essaient un compromis, toujours bancal, quand les chaînes thématiques et Canal+ qui a prétendument «changé» le commentaire sportif à partir de sa création en 1984, se concentrent sur une exigence plus ciblée où il s’agit de tout décrypter et de tout disséquer. Dans cette configuration, le passionné y trouve rarement son compte dans la mesure où il n’a pas forcément l’envie, ou les moyens, de s’abonner à des chaînes payantes spécialisées pour être satisfait.

5. A la mode latine

De manière générale, les chaînes comme TF1 et celles du groupe France Télévisions ont adopté le pli des chaînes des pays latins. Les commentateurs sont clairement des supporters à la différence, par exemple, des Britanniques qui adoptent une neutralité plus sportive. Sur la BBC, la dernière finale de Wimbledon, entre Andy Murray et Roger Federer, était édifiante de ce point de vue et devrait être réécoutée dans les écoles de journalisme.

En France, encouragements, incantations, passages de pommade, cris, hurlements, sont le lot commun sans la moindre distanciation –une partie des téléspectateurs apprécient ces prises de position. «Allez bidule!» «Allez truc!» «Nous sommes de tout cœur avec toi, machin»

Parfois jusqu’à l’écœurement comme avec Gérard Holtz qui s'oblige à employer un superlatif à chaque phrase ou avec Nelson Monfort, devenu sa propre caricature et qui incarne ce «journalisme» infirmier affectueux et onctueux où il s’agit plus de féliciter ou de cajoler sans poser de questions intéressantes et encore moins dérangeantes quand il ne cherche pas à nous tirer des larmes comme mercredi, lorsqu'il posa une question odieuse à une nageuse à qui il rappela le décès de sa mère.

Les chaînes thématiques peuvent aussi tomber dans ce travers, Canal+ en tête. De façon générale, il est de bon ton de faire ami-ami avec les sportifs. Là où les commentateurs politiques sont vilipendés quand on les soupçonne de connivence avec leurs sujets, les commentateurs sportifs restent épargnés par ce reproche comme si cela n’avait aucune importance à l’heure où, pourtant, le sport est devenue une affaire un peu «sérieuse».

6. La critique n’existe pas

Sur les chaînes de télévision, la critique des sportifs est très rare sauf lorsque des «scandales» à la Nasri éclatent et encore cela est-il fait avec les formes. Il ne faudrait pas non plus complètement se fâcher avec les stars et les fédérations, détentrice de droits.

On ajoutera que la critique est également difficile dans la presse écrite. L’Equipe est souvent d’une prudence de sioux avec les sportifs. L’Equipe, d’ailleurs, qui s’est toujours refusé à avoir dans ses pages une rubrique télé digne de ce nom dans laquelle seraient vraiment évalués tous les programmes sportifs à la télévision. Le journal se contente de présenter les émissions, d’interviewer les uns ou les autres, de répercuter les audiences sans véritablement remuer le couteau dans la plaie quand il y en a une.

C’est l’une des grosses faiblesses du quotidien sportif soucieux de ne déplaire à personne et qui n’a jamais fait vivre ce débat-là dans ses colonnes alors que la télé est aussi au cœur des préoccupations de ses lecteurs. Et ce n’est pas l’arrivée sur la TNT de sa chaîne, L’Equipe HD, qui risque d’altérer cette ligne éditoriale jusqu’ici défendue.

Si bien que les commentateurs télé n’ont aucune raison de se sentir remis en cause par qui que ce soit, L’Equipe continuant, quoi qu’on en dise, de faire la pluie et le beau temps sur le sport dans ce pays. Aux Etats-Unis, des journalistes comme Richard Sandomir, du New York Times, et Richard Deitsch, de Sports Illustrated, n’ont pas ses pudeurs de jeune fille et ils le font de manière constructive dans l’intérêt du téléspectateur.

7. Bons et mauvais castings

La télévision est devenue la maison de retraite des sportifs souvent grassement rétribués pour leurs activités de consultants. Parfois, les grandes chaînes préfèrent choisir l’accessoire à l’essentiel pour être «clinquant» et évoluent au bord du vide à l’image de ces incessantes et horripilantes images du Club France à Londres.

Bien qu’il n’apporte rien à l’analyse, qu’il enchaîne les lieux communs, Fabien Barthez est ainsi devenu l’«expert» de TF1 lors des grandes manifestations de football comme à l’occasion du dernier Euro. Lors de Roland-Garros, Tatiana Golovin joue les (in)utilités agaçantes sur France Télévisions. A contrario, des «anonymes» comme Bernard Faure, en athlétisme, ont su se rendre indispensables dans la discrétion.

On ajoutera qu’il y a aujourd’hui sur les chaînes beaucoup trop de consultants qui se substituent à des journalistes (cela reste un métier, non ?) —France Télévisions en a dépêché… une vingtaine à Londres.

Consultants à qui il arrive d’avoir des conflits d’intérêts. Comment jugez avec le recul nécessaire un joueur en équipe nationale dans une cabine de commentateur quand on l’a sous sa coupe dans un club tout le reste de l’année?

8. Le problème français

Nous l’avons évoqué dans un papier récent. Le sport a un problème avec les chaînes gratuites en France. France Télévisions exerce une sorte de quasi monopole sur les événements majeurs à l’exception du football. En ne s’intéressant pas au sport, ou si peu, TF1 et M6 ne permettent pas le jeu de la concurrence comme aux Etats-Unis avec CBS, NBC, ABC ou FOX si bien que l’on est un peu «fatigué», de manière peut-être un peu injuste, par les couvertures des Jeux olympiques, du Tour de France, de Roland-Garros ou des championnats du monde d’athlétisme ou de natation «à la sauce France Télévisions». Une manière de faire qui aurait besoin, peut-être, d’une vraie redéfinition. Espérons que les nouveaux usages de la télévision à l’ère du numérique fassent bouger les choses et surtout quelques hommes.

Yannick Cochennec