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Pourquoi regarde-t-on l'escrime alors qu'on n'y voit rien?

La finale de l'épée aux Jeux olympiques de la Jeunesse le 16 août 2010 à Singapour, REUTERS/Pablo Sanchez

La finale de l'épée aux Jeux olympiques de la Jeunesse le 16 août 2010 à Singapour, REUTERS/Pablo Sanchez

L’escrime, discipline de tradition française et source de médailles, est aussi le sport le moins télégénique qu’il soit. Pourtant, on continue de le regarder, tous les 4 ans. Seulement parce que les Français gagnent?

Regarder l’escrime aux JO est une expérience unique. Sur la télé, deux silhouettes en blanc s’adonnent à une danse bizarre d’attraction/répulsion. De temps en temps un éclair d’argent nous rappelle qu’ils tiennent une arme dans leur main. Pris devant cet étrange spectacle on se trouve pourtant incapable de zapper.

On se prend même au jeu, et savoir si la lampe rouge va s’allumer avant la lampe verte devient notre seul centre d’intérêt. Bizarrement cet enjeu nous crispe. Les cris de joie des tireurs et de leurs supporters à chaque touche déculpe notre enthousiasme. Pourtant, 5 minutes après la fin de l’assaut, on serait bien incapable de mettre des mots sur ce que l’on vient de voir.

Même les connaisseurs ont du mal à suivre

Soyons honnête, personne ne comprend rien à l’escrime. Même les connaisseurs, comme Patrick Groc, directeur du marketing et de la communication de la Fédération française d’escrime (FFE) et ancien médaillé de bronze au JO le concède:

«Il est impossible de voir les parades ripostes, c’est sûr. Mais combien de personnes qui regardent le rugby comprennent les règles?»

Certes, mais le néophyte est capable d’apprécier une belle passe sur un pas alors que la technicité de l’escrime passe complètement à côté du téléspectateur. «Une touche à la main à l’épée ou dans le dos au fleuret demande des heures et des heures de répétition, confie Patrick Groc. Le ralenti commenté est la seule manière d’apprécier un mouvement. Malheureusement, il casse le rythme de la rencontre et empêche de voir la touche suivante.»

Ce manque de lisibilité de la discipline lui joue des tours. «Le spectacle est prenant émotionnellement mais au bout d’une demi-heure, on décroche car on ne comprend pas», soupire notre analyste. Des changements ont été effectués pour améliorer la télégénie du sport mais jusqu’à présent aucune initiative n’est réellement satisfaisante.

Des initiatives en pagaille

On est passé au sans fil pour que les tireurs n’aient pas l’air tenus en laisse. On a inversé la logique d’allumage des lampes de touche. Oui, oui, pendant longtemps, en escrime la lampe de gauche s’allumait quand le mec de droite avait touché. Un truc incompréhensible pour le grand public.

Quelques imaginatifs ont proposé de colorer les lames. Cela fonctionne essentiellement dans le noir, pas vraiment pratique pour les tireurs, mais très joli en escrime artistique. De dépit, les télés ont essayé d’imposer un masque transparent aux escrimeurs.

L’outil ne permettrait pas une meilleure compréhension de l’escrime par le public mais il accentuerait l’empathie pour les athlètes. Après tout, la célébration d’un but au football est parfois retransmise plus longtemps que le but lui-même… Datant des années 2000, l’affaire a capoté. Plusieurs athlètes, dont Laura Flessel, se sont opposés au nouvel outil. Ils le jugeaient moins sûr que le masque à treillis.

Vive les compétitions par équipe

Au final la solution la plus télégénique n’est en rien une innovation. Il s’agit des compétitions par équipe. L’assaut est gagné en 45 touches. Dès que l’équipe en tête totalise un score multiple de 5 (10, 15, 20, etc.) on change de tireurs. On multiplie les duels et ainsi l’intérêt du public. Mais la technicité de la discipline lui échappe toujours… Patrick Groc explique:

«On peut conseiller aux téléspectateurs de concentrer leur regard sur un tireur. En se focalisant sur la personne qu’ils supportent ou mieux, sur celle qui attaque (ie : qui avance), ils seront plus à même de voir ses mouvements et de discerner le déclenchement des actions.»

Sinon, vous pouvez toujours attendre que la lampe rouge s’allume et exulter.

Olivier Monod

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