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Gymnastique: la croix de fer, une torture en douceur

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.07.2012 à 11 h 16

A la découverte de cette figure mythique des anneaux, passage obligé de la gymnastique artistique qui maltraite les épaules des athlètes.

L'américain Justin Spring aux Jeux olympiques de Pékin le 9 août 2008,  	REUTERS/Dylan Martinez

L'américain Justin Spring aux Jeux olympiques de Pékin le 9 août 2008, REUTERS/Dylan Martinez

Dans son enchaînement de difficultés, le passage aux anneaux, l’un des six agrès de la gymnastique artistique masculine, est un rendez-vous de vérité pour les gymnastes car il s’agit de l’exercice qui requiert le plus de ressources physiques. En suspension et en appui, ils doivent démontrer tant leur force que leur équilibre avec l’exécution obligatoire de cinq ou six éléments soulignant cette puissance maîtrisée, avec pour chacun des niveaux de difficultés. Si les biceps et les triceps sont très sollicités comme l’ensemble des muscles des épaules, la colonne dorsale est également mise à très rude épreuve pendant la minute que nécessite cette évolution aux anneaux.

Alors qu’historiquement cette discipline n’a jamais été une vraie spécialité de la gymnastique française, les dernières années ont eu tendance à prouver le contraire. Samir Aït-Saïd a été vice-champion d’Europe en 2010, mais sera absent à Londres à cause d’une blessure au genou. Danny Rodrigues, médaille de bronze à cet agrès lors des championnats d’Europe en 2008 et 5e aux Jeux olympiques il y a quatre ans, s’est, lui aussi, souvent illustré et avait le réel espoir de monter sur le podium à Londres.

Hélas, il y a quelques semaines, victime d’une rupture du tendon du biceps, il a dû également renoncer la mort dans l’âme. Opéré le 10 juillet à la clinique du sport par le docteur Didier Fontes, Rodrigues est éloigné des salles d’entraînement pendant au moins trois mois après avoir déjà été opéré à l’épaule gauche en 2010.

A cause de ces maudits anneaux, l’épaule des gymnastes est, en quelque sorte, leur talon d’Achille. En 2005, l’épaule gauche de Benoît Caranobe, médaillé de bronze au concours général à Pékin trois années plus tard, avait, elle aussi, «lâché» aux anneaux.

3 secondes en équerre

A cet agrès si exigeant et à l’origine de tellement de casse, la croix de fer est sans doute la figure la plus connue de la gymnastique. L’espace d’au moins trois secondes, comme cloué entre ciel et terre sur une croix imaginaire, le gymnaste doit arrêter ce mouvement avec l’équerre de ses bras rattachés à deux anneaux tenus par deux câbles. Quiconque a tenté un jour de se suspendre à des anneaux, situés à quelque 4 mètres du sol peut tenter d’imaginer la prouesse physique et l’immense travail nécessaire à la réalisation de celle-ci.

Cette croix de fer a été inventée dans les années cinquante par un Soviétique, l’Arménien Albert Azarian, deux fois champion olympique aux anneaux en 1956 et 1960. La légende indique même qu’Azarian avait l’habitude d’esquisser un sourire au moment de la réalisation de sa «création».

Le Chinois Chen Yibing, quatre fois champion du monde aux anneaux et sacré à Pékin en 2008 dans cette même discipline, a l’espoir de l’égaler lors de ces Jeux de Londres et est aussi un vrai spécialiste de la croix de fer. Dans l’histoire, l’Italien Yuri Chechi, couronné à Atlanta en 1996, a été le porte-étendard d’une véritable école italienne experte au bout des câbles.

En croix de fer, lui non plus ne laissait apparaître aucune souffrance sur son visage pendant que ses rivaux portaient le masque. Au beau milieu de l’exercice, à Atlanta, il salua même le public avec le menton.

Peu de points

Pour Danny Rodrigues, qui mesure 1,62m pour 58kg, la croix de fer ne représente pas une difficulté majeure même si elle demeure effectivement la «signature» de l’agrès. «C’est même la figure la moins compliquée pour les spécialistes des anneaux», sourit-il.

Ce passage obligé relève presque de la routine pour un champion qui a commencé la gymnastique à l’âge de cinq ans et qui a plus ou moins maîtrisé sa première croix de fer vers l’âge de 14 ans. «Dans le code de pointage, c’est une figure qui rapporte deux dixièmes, souligne-t-il. Autant dire presque rien, mais elle est un peu obligatoire. La seule façon de gagner des points, c’est la manière avec laquelle on va réussir à l’amener et à la présenter

Pour arriver à «l’amener», il y a donc un éventail de spécialités nettement plus cotées dans le barème des juges, Danny étant, par exemple, un as dans l’art de l’«hirondelle inversée» qui porte sa signature, la Rodrigues.

L'incertitude du jugement humain

Il n’empêche. Dans le registre de la croix de fer, il existe encore des adversaires pour impressionner Danny Rodrigues comme le Brésilien Arthur Nabarrete Zanetti, vice-champion du monde en 2011 et en lice pour le titre olympique aux anneaux à Londres. Danny s’amuse:

«Ses croix de fer sont tellement impressionnantes qu’il donne le sentiment de récupérer quand il les exécute. Il est presque légèrement en dessous des anneaux lorsqu’il réalise une croix de fer, ce qui est assez extraordinaire en termes de maintien et de puissance. Il en rajoute même un peu en allant au-delà des trois secondes avec des durées jusqu’à cinq secondes. Il tient à montrer qu’il est facile, ce qui est l’objectif de tout le monde parce nous sommes aussi jugés sur l’expression du visage qui laisse transpirer notre aisance dans l’exercice même si personne n’ira évidemment jusqu’à sourire.»

La gymnastique est un sport terrifiant, aride, mais tellement beau et spectaculaire à regarder. Hélas, le système de notation reste complexe à assimiler pour les observateurs non initiés avec toujours ce doute lié au jugement humain. Une croix de fer parfaitement amenée et exécutée n’est pas obligatoirement bien notée, et les juges se montrent souvent injustes.

«En tant que Français, on n’est pas forcément évalués à notre vraie valeur, précise Danny Rodrigues. Face au bloc des anciens pays de l’Est et des pays asiatiques, nous ne sommes pas toujours bien traités.» Attendre la note: l’un des autres supplices de la gymnastique. Une sorte de croix de fer mentale.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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