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Pourquoi les blancs courent moins vite

Usain Bolt et Christophe Lemaitre au meeting de Monaco REUTERS

Usain Bolt et Christophe Lemaitre au meeting de Monaco REUTERS

Depuis 1984, aucun blanc ne s'est qualifié pour une finale du 100m aux Jeux olympiques. Dans un livre, le journaliste Jean-Philippe Leclaire a tenté d'éclaircir le mythe.

Les championnats d’Europe d’athlétisme récemment organisés à Helsinki ont permis à Christophe Lemaitre de confirmer sa suprématie actuelle sur le sprint du Vieux Continent.

Dans quelques jours, le coureur d’Aix-les-Bains aura affaire à plus forte partie à l’occasion des Jeux olympiques de Londres. Sa qualification pour la finale du 100m sera un objectif difficile à atteindre s’il décide bien de tenter sa chance sur la distance suprême –il devrait privilégier le 200m et le relais 4x100m dans la mesure où ses chances paraissent plus réduites sur 100m.

Christophe Lemaitre ne semble pas, en effet, encore de taille pour rivaliser avec les deux Jamaïcains Usain Bolt et Yohan Blake, probables favoris de la grande finale du 5 août. S'il persistait dans l'idée (peu probable) de s’aligner sur 100m, le sympathique Français pourrait tenter de décrocher une première médaille honorifique: devenir le premier blanc depuis 32 ans à disputer une finale olympique sur la distance reine.

Depuis 1984, en effet, toutes les finales ont été monopolisées par des hommes de couleur. Pour retrouver un champion olympique blanc sur 100m (l’Ecossais Allan Wells), il faut remonter à 1980 aux Jeux de Moscou boycottés, il est vrai, par les sprinters américains en raison de la décision de leur président d’alors, Jimmy Carter.

Un livre pour répondre au cliché

«Pourquoi les Blancs courent moins vite». Sans point d’interrogation, c’est le titre du livre, écrit par Jean-Philippe Leclaire, ancien rédacteur en chef de L’Equipe Magazine devenu producteur télé. Malgré le côté casse-gueule du sujet et les commentaires électriques voire nauséabonds qu’il entraîne régulièrement, l’auteur s’attaque à ce tabou du sport et de la couleur de peau.

Dans cet essai-enquête, Jean-Philippe Leclaire, par ailleurs grand expert de l’athlétisme, écrit:

«Si je possède en revanche une absolue certitude, c’est bien que la question noirs-blancs dans le sport ne devrait pas être ignorée, fuie ou méprisée au nom du politiquement correct ou par peur de réveiller les fantômes de Berlin 36. Dans les pays anglo-saxons, de nombreux scientifiques se penchent chaque jour sur le sujet, des articles et des livres ont déjà provoqué de vastes débats. En France, associer performance sportive et couleur de peau reste largement tabou. Il n’est à voir le nombre de chercheurs et de champions que j’ai sollicités (certains d’habitude très bavards) et qui ont “oublié” de me rappeler.»

Le livre, qui retrace différents événements historiques ayant jalonné le sport mondial et cristallisé le concept de «race», n’apporte pas de réponse définitive à la question de la prétendue domination des noirs sur les blancs dans les courses brèves à l’instar des nombreux scientifiques interrogés qui ne disent pas détenir LA vérité et contredisent les résultats de leurs recherches respectives.

Une question de gènes?

La deuxième partie de l’ouvrage, très technique, est intitulée: «C’est dans les gènes». Y est notamment évoqué avec précision le «gène du sprint» comme a été appelé l’ACTN3, l’alpha-actinine 3, qui favoriserait l’explosivité des fibres musculaires.

Il existe trois formes de ce gène: forte (RR), faible (RX) et nulle (XX). Les deux premières formes démontreraient une inclinaison pour le sprint, la troisième une incapacité à devenir un homme ou une femme très rapide. Selon Rachel Irving, chercheuse à l’université des West Indies en Jamaïque, 75% des 120 athlètes locaux analysés (parmi lesquels Usain Bolt) seraient dotés de la forme RR. Mais le mythe du «gène du sprint» a été remis en cause par d’autres études qui ont notamment prouvé que les Kenyans étaient encore mieux pourvus en RR que les Jamaïcains alors que les coureurs de cette partie de l’Afrique sont pour ainsi dire invisibles dans les épreuves de sprint à l’inverse de leurs triomphes sur les longues distances.

Dans ce document où l’humain reste le cœur de l’affaire au-delà des études et des pourcentages, Jean-Philippe Leclaire s’attarde plus longuement sur deux cas particuliers emblématiques, Usain Bolt et Christophe Lemaitre, qu’il a rencontrés à diverses reprises et dont il rapproche les trajectoires en dépit de leurs différences évidentes. Paradoxalement, leurs points communs sont multiples selon l’auteur:

«La taille à quelques centimètres près, la longueur des foulées, l’explosivité, la vélocité, mais aussi le manque d’endurance, la galère en salle de musculation, le fait qu’ils n’aient pratiquement pas besoin de s’échauffer avant une course ou puissent se permettre de défier les lois de la nutrition en mangeant n’importe quoi, quitte à être rattrapés un jour par les blessures.»

Le mystère Lemaitre

Surnommé «coton-tige» chez les juniors parce qu’il était filiforme et avait un teint laiteux, Christophe Lemaitre est un blanc à part sous bien des aspects au point que selon le professeur Gérard Dine, «sa signature génétique est plus répandue chez les Jamaïcains ou les Afro-Américains que chez les Européens ».

Un autre chercheur, Jean-René Lacour, trouve aussi au sprinter de l’Ain plus de points communs avec les sprinters sénégalais qu’avec les sprinters italiens qu’il avait étudiés à la fin des années 1990:

«Lemaitre a des jambes plus longues que l’Européen moyen, souligne-t-il. Son rapport longueur jambes/tronc est à 50/50 comme les Sénégalais de mon étude. Ses extrémités son aussi très légères: nous avons mesuré son tour de cheville à 23cm contre 22,5cm pour les Sénégalais et 26 pour les Italiens.»

Lemaitre serait donc un mystère, «un Ouest-Africain égaré sur les rives du Lac du Bourget», s’amuse Jean-Philippe Leclaire qui relève que même Usain Bolt n’avait pas explosé aussi vite chez les jeunes. Il reprend également un commentaire de Nicolas Herbelot, spécialiste de l’athlétisme au sein du quotidien L’Equipe au lendemain du premier passage du «coton-tige » sous les 10’’en juillet 2010:

«S’il est une incongruité dans toute cette histoire, ce n’est pas tant qu’un blanc soit descendu hier sous les 10’’, mais bien qu’aucun autre ne l’ait fait avant lui.»

Yannick Cochennec

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