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Euro 2012: les tirs au but ne sont pas une loterie

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 22.06.2012 à 18 h 21

Depuis quinze ans, de nombreux chercheurs tentent d'en percer les lois statistiques et mettent parfois leur science au service des équipes. Que nous disent leurs travaux de huit idées reçues sur l'exercice?

Le gardien italien Toldo arrête le tir au but du néerlandais De Boer en demi-finale de l'Euro 2000. REUTERS/Oleg Popov.

Le gardien italien Toldo arrête le tir au but du néerlandais De Boer en demi-finale de l'Euro 2000. REUTERS/Oleg Popov.

«Roulette russe» ou «loterie»: si vous entendez ces mots à la télévision pendant un des sept derniers matches de l'Euro, c'est sans doute que, comme cela est déjà arrivé à treize reprises depuis 1976, il se termine par une séance de tirs au but.

«Loterie»? En se fondant sur l'analyse des quelques centaines de tirs au but tirés en Coupe du monde, à l'Euro ou en Ligue des champions, des chercheurs essaient de démontrer le contraire depuis une quinzaine d'années à coup d'indicateurs statistiques, et mettent parfois leur savoir au service des équipes. Retour sur ce qu'ils nous disent de huit idées reçues de l'exercice.

L'Espagnol David Villa s'apprête à frapper le premier tir en quart de finale de l'Euro 2008 contre l'Italie. L'Espagne s'imposera 4-2. REUTERS/Tony Gentile.

Il faut tirer le premier

TRES LEGEREMENT VRAI. «Le capitaine et gardien de la sélection italienne, Gianluigi Buffon, a peut-être décidé de l'issue de l'Euro 2008 quand il a gagné le pile ou face des tirs au but contre l'Espagne et qu'il a laissé l'Espagne tirer en premier», écrivent le journaliste Simon Kuper et l'économiste Stefan Szymanski dans leur livre Soccernomics, dont la traduction française vient de paraître [1]. L'argument paraît logique: comme au tennis quand on sert en premier, prendre l'avantage au score permettrait de mettre la pression sur le tireur de l'autre équipe.

En analysant 260 séances de tirs au but sur trente ans, les économistes espagnols Jose Apesteguia et Ignacio Palacios-Huerta se sont rendus compte que dans plus de 60% des cas, l'équipe qui tirait la première l'emporte. Mais une étude menée par d'autres chercheurs sur un autre échantillon donne elle un taux plus modeste et statistiquement peu significatif (un peu plus de 53%), qui est également celui auquel arrivent les statisticiens d'Opta sur les séances de la Coupe du monde, de l'Euro et de la Copa America. «Tirer en premier offre un léger avantage par rapport à l’équipe qui s’élance en deuxième», conclut Opta.

Il faut faire tirer le meilleur joueur d'abord

PLUTÔT FAUX. Lors des trois séances de tirs au but qu'il a disputées avec l'équipe de France, Zidane a à chaque fois tiré le premier. Faut-il systématiquement faire frapper en premier le supposé meilleur tireur afin de partir du bon pied? Les scientifiques pensent l'inverse: deux études ont montré que les taux de réussite étaient plutôt plus élevés en début de séance qu'en fin de séance, en partie, justement, parce que les entraîneurs font tirer leur meilleur joueur en premier, en partie parce que la pression est de plus en plus grande à mesure que la séance avance.

La stratégie optimale serait donc de choisir les cinq meilleurs tireurs et de les faire tirer dans l'ordre croissant de leur aptitude. Deux chercheurs, Ian Franks et Tim McGarry, suggèrent aussi aux entraîneurs de ne pas hésiter à faire entrer en jeu un spécialiste des pénalties en fin de prolongation, voire de changer de gardien si le remplaçant est particulièrement habile dans l'exercie. Ceux qui se sont toujours demandés ce qu'aurait donné la séance de tirs au but de la finale du Mondial 2006 avec Landreau dans les cages ne le contrediront pas...

Bernard Lama réalise le premier (et le seul) arrêt de la séance de tirs au but lors de la victoire de la France contre les Pays-Bas à l'Euro 96. REUTERS/Michael Urban.

Il ne faut absolument pas rater le premier

VRAI. Etant donné le taux de réussite global lors des séances de tirs au but (77% selon Opta), en rater un équivaut à s’infliger un handicap très important pour la suite, d’autant que les «pénalties de la survie», nécessaires pour rester dans le match, sont plus souvent ratés (64% de réussite environ) et que les «balles de match» sont plus souvent réussies (90%). Aucune équipe n’a jamais réussi à remporter une séance de tirs au but à l’Euro après avoir été derrière au score à nombre de tirs égal.

Il faut étudier les habitudes des joueurs

VRAI ET FAUX. L'image est restée célèbre: le gardien Jens Lehmann se saisissant d'une antisèche avant sa séance de tirs au but victorieuse face à l'Argentine en quarts de finale de la Coupe du monde 2006. «Du moment que le tireur est un spécialiste de l'exercice plutôt qu'une innocente victime […] embrigadée dans une tâche qu'elle ne comprend pas, les listes semblables à celle de Lehmann ne servent pas à grand chose», affirment pourtant Kuper et Szymanski dans leur livre.

En effet, les joueurs amenés à tirer des pénalties très régulièrement au cours de la saison tendent à «randomiser»: afin d'être moins prévisibles, ils ne tirent pas tout le temps du même côté et n'alternent pas non plus binairement entre gauche et droite, mais tirent en gros 60% du temps de leur côté «naturel» (à gauche du but pour un droitier) et 40% du temps de l'autre côté. La même chose vaut pour les gardiens.

C'est quand la pratique d'un joueur s'écarte de ces moyennes que des fiches comme celles de Lehmann peuvent être utiles: Kuper et Szymanski racontent que, avant la finale de la Ligue des champions 2008, Ignacio Palacios-Huerta avait signalé aux joueurs de Chelsea que le Mancunien Van der Sar plongeait anormalement souvent du côté droit. Durant la saison 2009-2010, Lampard tirait lui quasiment tous ses pénalties à droite.

Et quand un joueur qui ne tire jamais de pénalty en frappe un, on peut supposer qu'il se tournera plus volontiers vers son côté naturel: avant la finale de la Coupe du monde 2010, Palacios-Huerta avait fourni ce conseil à l'équipe des Pays-Bas au cas où Iniesta ou Xavi tireraient un pénalty. Mais on arrive là dans le poker menteur individuel de l'exercice: que se passe-t-il si le gardien sait où le tireur va frapper, mais que le tireur sait que le gardien sait, que le gardien sait que le tireur sait qu'il sait, etc?

Il ne faut pas tirer au milieu

FAUX. Dans un article publié en 2007 dans le Journal of Economic Psychology, cinq chercheurs israéliens ont montré que les gardiens de but subissaient un «biais pour l'action» qui les conduit à plonger sur un côté 94% du temps plutôt que rester au centre du but, car il est plus douloureux de prendre un but en n'ayant pas bougé qu'en ayant bougé.

Au tireur, donc, d'oser la «variante Neeskens», du nom du Néerlandais qui tira plein centre, en force, un penalty (dans le cours du jeu) en finale de la Coupe du monde 1974. Une technique qui a mis le doute dans l'esprit des gardiens, qui n'ont plus qu'une chance sur trois, et non sur deux, de partir du bon côté. Elle a ensuite été magnifiée, en feuille morte, par le tchèque Panenka en finale de l'Euro 76, et imitée dans la même compétition par Totti (demi-finale 2000) ou Helder Postiga (quart de finale de l'Euro 2004).

Un joueur qui se précipite pour tirer va rater

PLUTOT VRAI. Un groupe de chercheurs emmené par Geir Jordet, un professeur norvégien de sciences du sport qui a notamment travaillé avec la sélection des Pays-Bas, a décomposé en 2009 les différentes phases d’un tir au but dans les grandes compétitions. Leurs conclusions: quand un joueur prend son temps de manière volontaire pour tirer, son taux de réussite est meilleur. En revanche, il est moins bon quand l’attente lui est imposée (par exemple quand l’arbitre replace le ballon sur le point de pénalty ou que son coup de sifflet se fait attendre) ou quand il se précipite pour tirer.

L’étude cite notamment des propos de joueurs anglais qui ont raté un tir au but (l'Angleterre est touchée par une malédiction en la matière depuis la Coupe du monde 1990): «Je voulais juste que cela finisse» (Chris Waddle, Mondial 90), «Tout ce que je voulais c'était le ballon, le mettre sur le point de pénalty et m'en débarrasser» (Gareth Southgate, Euro 96), «L'attente me tuait. J'étais prêt. Elizondo ne l'était pas. Siffle!» (Steven Gerrard, Mondial 2006). 

Une autre étude menée par des chercheurs de l'université de Liverpool en 2009 concluait elle, entre autres, que la course d'élan idéale comprenait cinq ou six pas, ce qui semble valider l'impression selon laquelle une course d'élan interminable finit souvent sur un tir raté.

David Beckham frappe son tir au but au-dessus face au Portugal lors de l'Euro 2004. REUTERS/José Manuel Ribeiro.

Les stars ratent plus souvent

PLUTOT VRAI. Preben Elkjær-Larsen, Marco Van Basten, David Beckham, Rui Costa, Zlatan Ibrahimovic, Luka Modric ont raté un pénalty lors d’un Euro… Les stars d’une équipe ratent-elles plus souvent leur tir au but que les autres? Une étude également menée par Geir Jordet leur a attribué un taux de réussite inférieur d'environ dix points. Explication: ces joueurs auraient tendance à «céder» sous la pression de leur statut supérieur, qui rendrait l'éventualité d'un échec plus douloureuse.

Il faut être allemand et pas anglais

VRAI. Un seul gardien a réussi à arrêter un tir au but allemand lors d'une séance de tirs au but à l’Euro ou à la Coupe du monde: Jean-Luc Ettori à Séville, lors du mythique France-RFA de 1982 (ce qui n’avait pas empêché la France de perdre le match). Le gardien tchèque Ivo Viktor a lui vu le tir de Uli Hoeness filer au-dessus de sa barre en 1976, lors de la seule défaite de la Mannschaft dans l’exercice.

Et les autres tirs? 26 réussis sur 26, soit un taux de réussite de 93%. Plusieurs explications ont été avancées: deux chercheurs ont pointé que les Allemands avaient un taux de réussite bien plus important sur les tirs à forte puissance (qui chez les autres équipes ont une sale tendance à rater le cadre), «ce qui constitue probablement le résultat d'une analyse, d'un entraînement et d'une pratique considérables». Une autre étude a soulevé l'hypothèse selon laquelle, des grandes nations qui brillent en football, l'Allemagne était culturellement une des plus «collectives», ce qui l'avantagerait dans l'exercice.

A l'inverse de l'Angleterre, qui n'a gagné qu'une séance de tirs au but sur six en plus de vingt ans. Une étude de 2009, encore due à Geir Jordet, pointe une combinaison de facteurs qui contribueraient à mettre une pression maximale sur l'équipe à la rose: elle serait la plus fournie en vainqueurs de Coupe d'Europe et en joueurs bien classés dans les distinctions de fin d'année, d'où de très hautes attentes et une pression maximale, renforcée par le fait qu'elle est la grande nation qui guette un titre européen ou mondial depuis le plus longtemps (1966).

Attentes maximales, réussite minimale: dans un chapitre de leur livre intitulé «Pourquoi l'Angleterre perd-elle?», Kuper et Szymanski citent d'ailleurs plusieurs sélectionneurs anglais persuadés de gagner la compétition et qui ont perdu... aux tirs au but.

Jean-Marie Pottier

[1] Les Attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus, et autres mystères du football décryptés. Editions De Boeck, 412 p. Traduction française de Bastien Drut. Revenir à l'article

Merci à Ian Franks, professeur à la School of Kinesiology de l'University of British Columbia, et à Geir Jordet, professeur à la Norwegian School of Sport Sciences, pour leur aide dans l'obtention d'études scientifique sur les tirs au but.

Article actualisé le 22 juin 2012: dans une première version, nous écrivions Darren Southgate alors qu'il s'agit de Gareth Southgate, et nous avons ajouté une mention de l'étude menée en 2009 par l'université de Liverpool.

Statistiques fournies par Opta.


Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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