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Violences Pologne-Russie: rien de nouveau chez les hooligans

Clément Noël, mis à jour le 13.06.2012 à 15 h 21

Les violences entre supporters russes et polonais à l'Euro sont inacceptables et doivent être condamnées, mais elles résultent d'un phénomène sociologique bien connu et prévisible: le hooliganisme.

La police polonaise arrête deux hommes avant le match Pologne-Russie à Varsovie le 12 juin 2012, 	REUTERS/Peter Andrews

La police polonaise arrête deux hommes avant le match Pologne-Russie à Varsovie le 12 juin 2012, REUTERS/Peter Andrews

Comme prévu, avant le match Pologne-Russie, des supporters, pardon, des hooligans, se sont affrontés. Un Polonais en blouson de cuir noir s’est précipité sur un Russe marchant vers le stade, en direct devant les caméras. Ensuite, ce fut l’escalade, avec 10 blessés et 130 interpellations à la clé. Cet affrontement n’est pas le premier de la compétition et ne sera pas le dernier. Les Ukrainiens, les Polonais, les Croates se sont déjà bastonnés entre eux ou contre la police.

Ces actes de violence, même s’ils sont dénoncés par l’UEFA et les médias comme étant des gestes contre le football, sont assez logiques et prévisibles. Celui qui fait le surpris est hypocrite. Pour le match entre la Pologne et la Russie, les antagonismes historiques entre les deux nations expliquent en partie ces violences.


Des policiers arrêtent un homme en marge du match Pologne-Russie de l'Euro 2012 à Varsovie le 12 juin, Reuters

La mort du président polonais dans un accident d’avion en 2010 –un assassinat des Russes pour une partie de la frange nationaliste– a ravivé des plaies qui ne se sont jamais vraiment fermées. De même, les tensions inhérentes en football entre les Pays-Bas et l’Allemagne –le premier pays ayant souvent cherché à obtenir sur le terrain une revanche de la Seconde Guerre mondiale– peut annoncer une ambiance tendue pour le match de ce mercredi 13 juin.

Mais tout mettre sur le dos de l’histoire est un peu trop facile. Les hooligans répondent le plus souvent à une construction sociologique propre, et ils n’ont pas besoin ou presque d’une excuse historique pour se battre. Depuis le début des années 1960, et les premières grandes violences en Angleterre, des chercheurs ont étudié les raisons de la création du hooliganisme.

Réaction à l'évolution du football

Pour l’Anglais Eric Dunning, auteur de l’ouvrage de référence Sport et civilisation, la violence maîtrisée (avec l’Allemand Norbert Elias), le hooliganisme est surtout un moyen de mettre en scène le rapport hostile que ces jeunes gens ont établi avec la police et les pouvoirs publics en général. Dès les années 1980, il estime que le hooliganisme serait ainsi une réaction contre la «bourgeoisification», «l'internationalisation» et la «spectacularisation» du jeu.

Cependant, Dunning remarque que ces affrontements avaient souvent lieu entre des groupes de classe ouvrière. Le conflit est alors un moyen de défendre l'honneur de la cité en question. Il y a tout d'abord des affrontements quartier contre quartier, puis l'échelle augmentant, ville contre ville, région contre région, pays contre pays. Le comportement agressif est alors un effet miroir des relations sociales dans les cités ouvrières les plus défavorisées.

Selon lui, on peut même remarquer qu'au cours du XXe siècle, la variation des troubles survenant lors des matchs de football semble dépendre en grande partie du degré d'incorporation de la classe ouvrière dans la société. Et si l’on continue le raisonnement, la répression, la disparition d’une classe ouvrière organisée et l’augmentation des prix des billets en Angleterre ont contribué à une baisse significative de la violence, au moins dans les stades, puisqu’elle a ensuite été reléguée en périphéries, sur les aires d’autoroute par exemple.

Mais dans d’autres pays, en Europe de l’Est notamment, où la fin de l’URSS a entraîné d’importantes disparités économiques et de nombreux déçus, une certaine «tension de classe» est forte.

Instrumentalisation politique

A ces causes s’ajoute une instrumentalisation récurrente des tribunes par les partis politiques, notamment l’extrème droite. Pour parler pudiquement, les hooligans polonais n’ont pas vraiment les cheveux longs. Et, en Ukraine, un reportage dans le dernier Sofoot montre qu’un seul club, l’Arsenal Kiev, a des supporters d’extrême gauche, qui passent du coup leur temps à affronter les groupes de supporters d’extrème droite des autres clubs.

Pour le géopolitologue Pascal Boniface, dans son livre Football et mondialisation, «les gradins des stades sont avant tout une tribune offerte à l’extrême droite qui peut y développer un discours de haine et de discrimination raciale». Pour lui, le football étant un reflet de la société, il souffre de ses maux ce qui ne veut pas dire que c'est lui qui les génère.

De caisse de résonance de la crise économique en Angleterre dans les années 1980, le stade de football est ainsi souvent devenu le miroir depuis la fin des années 1990 de la montée du racisme en Italie, en Espagne, ou en Europe de l’Est.

Moyen de propagande

Ainsi selon Pascal Boniface, l’extrême droite essaie d’infiltrer les tribunes car «une banderole raciste exposée quelques minutes dans un stade a toutes les chances d’être reprise par tous les médias européens. C’est un moyen de propagande très efficace». Les hooligans ont toujours profité de l’effet d’aubaine médiatique, qui, lors d’une grande compétition internationale, est décuplé. Historiquement, en exagérant les premiers affrontements, le sociologue anglais Stuart Hall estime que les «mass media» ont créé une sorte de «panique morale».

Depuis, les médias ont adopté une ligne claire: ces hooligans ne sont pas des vrais supporters. Rien sans doute de plus faux. Pour les chercheurs français Dominique Bodin, Stéphane Héas et Luc Robène, si le «hooliganisme est cependant le fait d’un nombre limité de supporters», «en reprenant la métaphore relative à la consommation de drogue on peut affirmer que si 100% des supporters ne deviendront pas hooligans, 100% des hooligans sont bien quant à eux d’authentiques supporters».

Comme le résumait ainsi Eric Dunning, dès 1995 dans une interview à Libération, «le phénomène du hooliganisme a été associé au foot partout dans le monde depuis que ce sport est devenu professionnel». Nous n’avons donc pas à être étonnés que cela recommence lors de cet Euro, lors du prochain Mondial, et ainsi de suite.

Clément Noël

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