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Tuerie de Toulouse: la vidéosurveillance ne peut pas tout

Jérôme Thorel, mis à jour le 20.03.2012 à 18 h 51

Les enquêteurs devant le collège Ozar-Hatorah, à Toulouse, le 19 mars 2012. REUTERS/Jean-Philippe Arles

Les enquêteurs devant le collège Ozar-Hatorah, à Toulouse, le 19 mars 2012. REUTERS/Jean-Philippe Arles

GRÂCE AU SYSTÈME DE CAMÉRAS DE SURVEILLANCE du collège Ozar-Hatorah de Toulouse, les policiers disposent d'images de la scène entière du massacre du 19 mars. Le meurtrier apparaît seul, casqué, ce qui n’aide pas à son identification, mais on connaît désormais avec précision la marque du scooter qu’il a utilisé, et sa plaque d’immatriculation mais pas sa plaque d'immatriculation, selon le procureur de la République de Paris qui a tenu le 20 mars lors de sa conférence de presse à contredire cet élément. Idem à Montauban —deux tués, un blessé grave, tous les trois militaires— où un enregistrement a permis de reconstituer la scène. On y voit le tueur descendre de son scooter pour achever un blessé.

Capture d'écran de Google Street View du collège Ozar-Hatorah, sur laquelle on peut remarquer deux caméras au-dessus du portail

En l'état actuel des enquêtes, l'exploitation des images fait partie des éléments exploitables mais ne seront jamais à elles seules capables d'identifier le meurtrier.

Car si la plaque d'immatriculation du scooter utilisé par le tueur a pu être reconnue grâce aux images vidéo, les témoins visuels des différentes scènes de meurtres apportent bien plus de certitude sur les circonstances des événements. Et sont surtout privilégiées par les enquêteurs, pouvant recouper les témoignages. A Montauban, c'est une passante qui a pu identifier le tatouage sur l'une des joues du tueur, un signe particulier qu'aucune caméra urbaine ne pourra à coup sûr certifier.

Il y a caméra et caméra

Il faut distinguer les caméras fixes, qui surveillent les abords de bâtiments ou des voies de circulation, et les «caméras dômes», qui se dissimulent dans l'espace en ressemblant à des lampadaires.

Seules les «dômes» peuvent être télécommandées à distance et sont dotées d'un zoom pouvant monter à 30 fois afin de surveiller une scène à plus de 100 mètres ou 200 mètres. Il est pourtant très rare que les opérateurs puissent d'en servir en direct pour traquer un criminel.

C'est après coup que les images peuvent parler pour, éventuellement, identifier des personnes sur des scènes de crime. Or, à ce stade, c'est la grande loterie. Car tout dépend du «régime» des images, à savoir pendant combien de temps leur enregistrement est conservé (la loi autorise une durée de conservation maximale de 30 jours, dans certains cas, pour des raisons purement économiques, elles peuvent l'être uniquement pendant 48 heures).

Le problème de la compression des images

Certaines caméras fixes, utiles pour observer la circulation notamment, ne sont d'ailleurs jamais dotées d'un mode enregistrement. Mais, même si elles enregistrent, ces images se révèlent parfois inexploitables pour identifier une personne à plusieurs dizaines de mètres. Surtout si le suspect recherché porte un casque intégral. Car tout dépend également du mode de compression des images utilisées pour leur conservation.

En tout état de cause, l'espace de stockage disponible sur les disques durs n'étant pas illimitée, leur compression joue sur leur qualité, et donc sur leur exploitation à des fins judiciaires: agrandir l'image, jusqu'à un certain point, peut devenir complètement inopérant (l'image «pixélise» et les visages sont alors déformées).

Exemple: si nous voulons zoomer sur la tête du jeune homme dans la foule devant le collège Ozar-Hatorah, le 19 mars (photo prise par Elise Costa):

Dans le cas de la tuerie à l'école Ozar-Hatorah de Toulouse, les caméras privées installées aux abords de l'établissement pourront peut-être apporter des éléments exploitables aux enquêteurs.

Or il s'agit en général de caméras fixes, ne pouvant pas être manipulées à distance pour changer d'angle et de focale. Cela devrait donc, a minima, confirmer les témoignages visuels, qui ne manquent pas, et les indices provenant d'une multitude de sources récoltés par les limiers de la police technique et scientifique.

L'intelligence artificielle

Les tueries de Toulouse et de Montauban ont pu encourager certains à revendiquer un maillage encore plus serré des réseaux de vidéosurveillance. Si, à Montauban, la maire UMP de la ville, Brigitte Barèges, en a fait l'un des axes de sa politique de lutte contre la délinquance (46 caméras en action aujourd'hui pour près de 60.000 habitants), en revanche à Toulouse, le maire PS Pierre Cohen s'est fait vertement critiquer pour avoir tergiversé, après son élection, afin de ménager sa majorité, en hésitant à étendre le réseau municipal qui ne compte qu'une vingtaine de caméras, ajouté à celui, bien plus conséquent (plus de 2.000), du réseau de transport public Tisséo (tramway et bus).

Installer des systèmes logiciels dits «intelligents», pouvant soi-disant repérer des «comportements anormaux ou suspects», chers au maire de Nice Christian Estrosi? La démarche enrichira à coup sûr les fabricants de systèmes, mais bien moins les enquêtes. L'observation humaine a ses limites pour repérer l'intention criminelle d'un passant devant une école, alors imaginer que des logiciels aient une meilleur acuité apparaît au mieux comme futuriste, au pire comme illusoire.

Dans le cas du (ou des) tueur(s) de Toulouse et de Montauban, les seules images dignes d'intérêt pour l'histoire judiciaire seront sans doute celles que le criminel a lui-même capturées, si l'on en croit les témoignages assurant qu’il aurait tout filmé grâce à une caméra embarquée. Aucun réseau de vidéosurveillance ne sera aussi inquisiteur que le cerveau tordu d'un tueur vaniteux.

Jérôme Thorel

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