Monde

Le viol, le quotidien des Indiennes d'Amérique

Célésia Barry, mis à jour le 08.03.2013 à 12 h 51

Lisa Brunner, capture d'écran du reportage d'Al Jazeera.

Lisa Brunner, capture d'écran du reportage d'Al Jazeera.

«Je suis littéralement née dans la violence.» Lisa Brunner vit à White Earth Nation, la plus grande réserve indienne du Minnesota. La moitié des femmes de son peuple a un jour été violée, frappée ou traquée, rapporte Al Jazeera. Une Amérindienne sur trois sera violée dans sa vie.

Lisa Brunner raconte son histoire à la chaîne qatarie: les cris de sa mère, d'abord, lorsque son beau-père la frappe avec la crosse de son fusil; la fuite dans les bois et les hurlements de celui-ci, lancé à leurs trousses; puis, des années plus tard, le viol de ses deux filles, l’aînée par un oncle lorsqu'elle n'est encore qu'une enfant, la plus jeune par quatre étrangers l'été dernier. «Je rêve des hommes qui ont brisé ma fille, confie Lisa à Al Jazeera. Elle m'a dit qu'elle rêvait d'eux aussi.»

Elle-même a survécu à des viols. Ce quotidien de femme traquée, Lisa et ses filles le partagent avec l'ensemble des Amérindiennes, qui subissent le plus haut taux de violences sexuelles des États-Unis, indique Al Jazeera. Selon le département de justice américain, les Amérindiennes sont dix fois plus victimes de homicides dans certaines réserves que les autres femmes dans le reste du pays.

Lisa est avocate et défend les survivants de violences sexuelles et domestiques à White Earth Nation. Elle se souvient d'une jeune adolescente qu'elle a tenté de persuader de porter plainte suite à son agression.

«J'ai déjà parlé de ça avec ma mère. Lorsque je suis violée, nous n'en parlons pas parce que nous savons que ça ne sert à rien. Nous ne voulons pas causer de problème à notre famille.»

Ce témoignage à Al Jazeera démontre l'ampleur du problème: elle dit «lorsque je suis violée», et non «si je suis violée».

Les Amérindiennes ne portent que très rarement plainte pour les violences dont elles sont victimes. Les centaines de kilomètres qui les séparent des médecins légistes et des procureurs contribuent à ce silence, remarque Al Jazeera. Le New York Times rapporte qu'au niveau national, l'agresseur n'est arrêté que dans 13% des cas déclarés par les Amérindiennes, contre 32% pour une non-autochtone.

Les violences domestiques sont le fait des Amérindiens, mais 86% des viols et agressions sexuelles contre les Amérindiennes sont commis par des non-autochtones. Ce chiffre, fournit par le département de justice américain, s'explique en partie par la localisation des réserves. White Earth Nation, où vit Lisa, est située dans le comté de Mahnomen, où la moitié de la population est blanche.

«J'appelle ça une chasse, les non-natifs viennent ici chasser. Ils peuvent venir nous violer en toute impunité sur nos terres parce qu'ils savent que nous ne pouvons pas les toucher. L'Etat américain a créé cette atmosphère.»

Comme l'explique à Al Jazeera Sarah Deer, professeur de droit dans le Minnesota, «il y a une histoire du racisme et de l'oppression des Amérindiennes qui fait que les prédateurs pensent que nous sommes vulnérables et non protégées par le système.»

Le 28 février dernier, la chambre des représentants des États-Unis a voté le Violence against Women Act, qui inclut de nouvelles protections pour les Amérindiennes, note Al Jazeera. Il renforce notamment la juridiction des tribus sur les non-autochtones qui commettent des crimes contre des Amérindiens.

La fille aînée de Lisa est enceinte. En dépit de la joie d'être bientôt grand-mère, l'avocate s'inquiète: si le nouveau-né est une fille, celle-ci devra survivre dans un monde résolument hostile à son sexe.

Célésia Barry
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