Monde

Le rôle trouble des «V-Leute», les informateurs d'extrême droite de la police allemande

Annabelle Georgen, mis à jour le 08.01.2013 à 10 h 08

La découverte il y a un an de l'existence du Nationalsozialistischer Untergrund (NSU), une cellule terroriste d'extrême droite à qui est imputée une série de meurtres et d'attentats racistes, n'en finit pas de susciter des révélations dans la presse allemande, tant les services de police et de renseignements ont accumulé les bourdes dans la conduite de l'enquête.

Mais c'est surtout le recours fréquent à des informateurs issus des noyaux actifs de l'extrême droite allemande, les V-Leute (abréviation de «Vertrauen-Leute», «gens de confiance»), qui fait l'objet de vives critiques. Plutôt que d'infiltrer uniquement des agents dans les milieux néonazis, l'Office fédéral de protection de la Constitution préfère embaucher en parallèle des indics pour collecter des renseignements. Une pratique condamnable sur le plan éthique, puisqu'elle revient à financer les milieux d'extrême droite.

D'autant plus que bon nombre de ces indics étaient eux-mêmes des pontes des réseaux d'extrême droite tels que Thüringer Heimatschutz, Blood & Honour et la branche allemande du Ku Klux Klan, comme le rappellait le quotidien Berliner Zeitung fin décembre:

«Les services secrets s'offraient ainsi la possibilité de contrôler le développement de la scène d'extrême droite. De ce fait, la vraie question que pose le scandale de la NSU est de savoir si et comment l'Office de protection de la Constitution a utilisé cette possibilité. Et si les agents d'influence de l'État ont plutôt tempéré la radicalité de la scène d'extrême droite ou bien l'ont plutôt encouragée.»

Cette stratégie se révèle également contre-productive, comme le souligne le journaliste sous couverture (et pseudonyme) Thomas Kuban dans une interview au quotidien de gauche Die Tageszeitung:

«Ce ne sont pas des fonctionnaires, ce sont des nazis. Des nazis payés par les services de sécurité pour livrer des informations sur les leurs. C'est absurde que la protection de la Constitution doive être assurée par des nazis rémunérés par l'État. Il est probable qu'ils livrent surtout des informations qui ne portent pas préjudice aux milieux d'extrême droite.

La façon dont on a pu en faire une méthode d'enquête standard reste une énigme pour moi. C'est pourtant évident qu'un fonctionnaire recueille plus d'informations sur un événement nazi s'il s'y rend lui-même plutôt que s'il en parle seulement avec un nazi. »

Selon Kuban, seul le recours à des agents sous couverture peut permettre de recueillir des informations fiables:

«Les services [de sécurité] doivent travailler avec des enquêteurs infiltrés qui utilisent des techniques de surveillance. Il se peut qu'un V-Mann soit un nazi saoul, qui ne se souvient plus de grand chose.

Un enquêteur infiltré a au contraire un sens de l'observation affûté et se sent obligé vis-à-vis de son employeur. Il est catastrophique que des services de sécurité se comportent comme des amateurs, qu'ils misent sur les V-Leute et qu'ils acceptent de se faire entuber par les nazis.»

Plusieurs voix se sont pourtant élevées dans la sphère politique pour défendre l'emploi de V-Leute, à l'instar du ministre de l'Intérieur du Land de Thüringe, Jörg Geibert (CDU), qui a récemment déclaré dans les colonnes du quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung que les V-Leute étaient «indispensables», arguant qu'ils permettent d'obtenir des informations qui resteraient sans cela dans l'ombre.

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (344 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte