Monde

Guerre des drones: les remords d'un soldat américain

Cécile Dehesdin, mis à jour le 19.12.2012 à 15 h 26

RQ-4A Global Hawk /US Air force via Flickr CC License By

RQ-4A Global Hawk /US Air force via Flickr CC License By

Brandon Bryant est un jeune homme américain qui s'est enrôlé dans l'armée parce que l'Air Force avait sa propre université, où il pouvait étudier gratuitement. Il y a été si brillant qu'on l'a assigné à une unité de récolte d'informations. Il a appris à contrôler les caméras et les lasers d'un drone, à analyser les images du terrain, des cartes et des indications météorologiques, pour devenir l'équivalent d'un co-pilote de drone.

Pendant plus de cinq ans, raconte le Spiegel, Brandon Bryant a travaillé 12 heures par jour dans une boîte de la taille d'une caravane, sans fenêtres et sans que la porte puisse s'ouvrir, pour des raisons de sécurité. Chaque jour, Bryant et son collègue étaient assis devant 14 ordinateurs et 4 claviers. «Quand Bryant pressait un bouton depuis le Nouveau Mexique, quelqu'un mourait de l'autre côté de la planète», résume le quotidien allemand dans ce passionnant portrait des petites mains de la guerre des drones de Barack Obama.

Les drones représentent désormais un tiers de la flotte américaine, et s'ils permettent d'avoir moins de soldats humains au front, des hommes et des femmes comme Brandon Bryant sont aux Etats-Unis ou en Irak, en train de les diriger. Barack Obama est loin d'être un président de temps de paix, et les frappes de drone sont devenues sa spécialité

Le soldat se rappelle encore du jour où un drone Predator survolait l'Afghanistan. Quand il a reçu ses ordres, il a pressé un bouton et marqué le toit plat d'une maison faite de boue 10.000 kilomètres plus bas. Le pilote à ses côtés a appuyé sur un joystick, déclenchant le lancement d'un missile Hellfire. 16 secondes avant impact. A 7 secondes avant impact, personne au sol (les co-pilotes peuvent regarder les images prises avec une caméra infrarouge attachée au drone, avec un décalage de deux à cinq secondes). A trois secondes, un enfant est soudain apparu au coin de la rue:

Bryant vit un flash sur l'écran: l'explosion. Des parties de la maison s'effondrèrent. L'enfant avait disparu. Bryant se sentit malade.

«Est-ce qu'on vient de tuer un enfant?», demanda-t-il à l'homme assis à ses côtés.

«Ouais, je crois que c'était un enfant», répondit-il.

«Est-ce que c'était un enfant?», écrivirent-ils dans la fenêtre de discussion sur leur moniteur.

Puis, quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas répondit, quelqu'un assis quelque part dans un centre de commande militaire, qui avait observé leur attaque. «Non, c'était un chien», écrivit cette personne.

Ils regardèrent à nouveau la scène en vidéo. Un chien sur deux pattes?

Après 6.000 heures de vol, Brandon Bryant n'arrivait plus à dormir, ni à avoir une vie sociale, hanté par les souvenirs des gens qu'il avait tué. A force d'observer des combattants talibans ou d'autres personnes sur sa liste pendant des semaines, «je finissais par les connaître», se souvient-il. «Jusqu'à ce que quelqu'un au-dessus de moi me donne l'ordre de tirer.» Il se sentait coupable de tuer les pères d'enfants («c'étaient de bons papas»).

Un jour, il s'est évanoui dans son cockpit en crachant du sang. Le médecin lui a interdit de retourner au travail jusqu'à ce qu'il puisse dormir plus de quatre heures par nuit pendant deux semaines. Six mois plus tard, il était de retour au travail. Bryant a désormais quitté l'armée, on lui a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique. Il a décidé de ne pas signer un nouveau contrat avec l'armée le jour où il est entré dans le cockpit et s'est entendu dire à ses collègues, «Hey, quel enculé va mourir aujourd'hui?»

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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